CHAPITRE DIXIÈME
qu'il n'avait que dans la langue du peuple et des soldats (1).
— BoiA. — C'est un mot à double sens, employé par Plante , dans les Captifs.
En latin littéraire, Boia signifiait une Boïenne, c'est-à-dire une femme gauloise de là tribu des Boïens ; en latin rustique, ou en patois du Latium, Boia était le nom de la chaîne qu'on mettait aux pieds des captifs. Saint Jérôme nous fait connaître ce dernier sens du mot Boia. a Fais-toi, dit-il , des liens et des chaînes,... qu'on appelle en langue vulgaire Boias (2) ».
Dans la comédie, Plaute fait demander des nouvelles d'un prisonnier Sicilien.
a II n'est plus Sicilien, répond l'autre personnage; il est Boïen, et il couche avec sa Boïenne (3), qu'on lui a donnée sans doute pour qu'il en eût des enfants x>.
Ce mot Boia, avec le sens de chaînes, était gaulois. Il appartient encore au dialecte normand, sous la forme Buie.
On lit en efTet dans la Chronique de Benoit :
« Vos ne poez pas fuir ; Kar noz vos faimes sentir Que buies pèsent, ne s'est liez Cil qui les traîne od ses pieJs (4;. »
— TiTio. — Tel est le nom que portait un tison dans le latin vulgaire; on le nommait /orm dans le latin littéraire. Lactance s'exprime ainsi à ce sujet : a Le peuple nomme Titio un tison (Jorris) retiré du feu à demi brûlé et qui ne flambe plus (5). »
Le nom primitif est resté dans le Toscan moderne tizzo , dans le français tison et même dans la gascon tuzoc.
ToRRENS. — Ce n'est point par ce nom que le latin littéraire désignait les cours d'eau impétueux et accidentellement débordés. En latin littéraire, torrens signifiait brûlant. Le mot torrens signi-
(1)... Nlsi forte parentes, Tulgari niililariquc sermone cognatos et affines nominât. — S. Hieronym., Conlr. Eufin., lib. II, § 2.
(2) Fac tîbi vincula et catenas,... quas vulgari sermone Boias vocant. — S. Hieronym., In Jeremiam^ lib. V, cap. XXVll.
(3) ... At nunc Siculus non est; Boiusest, Boiam terit.
Liberorum quœrendonim causa, ei, credo, uxor data'st. Plant., Captivi, ▼. 822-3.
(4) Benoît, Chroniq., v. 2,905, 6, 7, 8.
(5) M Tilionem vulgus appcllat exlractum foco forrem semiustum et exslinctum ». Laclant., ImWut. divin., lib. IV, cap. XIV.
k\k LANGUE FRANÇAISE.
fiant un tondent appartenait à la langue vulgaire. Cependant l'expression générale de flumen désignant mal un torrent, on fit passer, dit Festus, le mot torrens dans la langue littéraire, à laquelle il était étranger (I). .
NANUS-N.iNA. — Ces deux mots, qui sont donnés par Lampride (â), désignaient en latin vulgaire un nain et une naine ; c'est Aulu-Gelle qui le déclare, en ajoutant qu'il croit le mot nanus d'origine grecque (3). Il avait raison ; mais, comme tant d'autres, le mot était a la fois grec et gaulois. Le latin littéraire appelait un nain Pumilio.
Dans les montagnes de la Toscane, on dit nino et nina (4). Dans les patois du midi de la France, un petit enfant s'appelle Un nen. On dFt nino et nina en Espagne.
MiNARE. — Ce mot signifie mener ^ conduire. Quoiqu'on le trouve dans Apulée, ce mot appartient bien évidemment au patois antique du Latium. Dans FAne d'or y Lucius, changé en baudet par un maléfice, raconte que des voleurs, après l'avoir chargé à outrance, le menaient à coup de plat d'épée ; « planis gladiis mina-bant (5). Un ancien scholiaste de Juvenal, parlant des persécutions exercées par Junon contre lo, dit qu'elle la menait d'un bout du monde a l'autre, « per omnem mundum eam minaret (»>). » Enfin, Ausone a aussi employé le mot dans une de ses Idylles, où il parle d'un berger qui menait une génisse comme une truie (7).
Le mot Minore se trouve, sous diverses formes, dans la plupart des dialectes celtiques. En italien, on dit menare; en français, mener; en languedocien, mena; en gascon^ mia.
Camisia. — Ainsi s'appelait en latin vulgaire le vêtement que nous nommons chemise en français, camiso en languedocien et en gascon. En latin littéraire, il s'appelait linea, inducula, subucula ou supparus.
« Les soldats, dit saint-Jérôme, ont l'habitude de porter un
(1) Fest., De Verbor, signifLcat,, p. 160, in-8", Paris, Maller.
(2) Lamprid., Alexand. Sever.^ cap. XXX IV.
(3) Au1..Ge11., Noct. altic, lib. XIX, cap. XIII. — « Et hoc Terbum in consuetudine imperiti vulgi frequens. •
(4) Giuseppe Tigri, Canti popolar, toscan., p, 334.
(5) Apul., Metamorph., lib. III.
(6}$choUast., In Juvenal. satir. VI, v. 527.
(7) Auson., Idyll. — Me mioabat ut suam. — Le mot suam est mis là a^ec an double sens ; suam, sienne; suam, truie.
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vêtement de lin {Lineam), qu'ils appellent camisia, taillé sur la disposition des membres et prenant le corps, de façon à faciliter la marche et la lutte (1). » .
De son côté, Festus, expliquant le supparus, dit que c'était le vêtement immédiat des femmes, appelé aussi subitcula (2). Sur ce mot subucula, Paul Diacre ajoute : a c'est-à-dire la chemise, id est cajmsia {3) n .
Paperro. — C'est un vieux mot du patois du Latiuni, signifiant oie, et qui conserve encore la même signification en italien. Ce mot se trouve dans une phrase de saint Jérôme assez singulière, mais qui s'entend toutefois.
Faisant le portrait d'un moine hypocrite et gourmand, saint Jérôme s'exprime ainsi : a prandium nidoribus probai , et altilis gerone-popam , quœ vulgo Paperro nominatur (4), ses hautes couleurs révèlent sa bonne chère, et la victime grasse que le peuple api^lle paperro désigne en lui un sacrificateur (5). »
Ce n'est pas sortir entièrement de notre sujet de rappeler que dans l'un des patois allemands du temps de Pline l'oie se nommait gans, ou gante, comme aujourd'hui (0). Seulement Pline ignorait que le mot était commun à de nombreuses tribus gauloises. L'oie s'appelle ganta en espagnol ; et c'est encore là un témoignage en faveur de l'antiquité des patois celtiques.
La série des mots qui précédent appartient tout entière au latin vulgaire ou patois du Latium. Leur origine est ou nettement déclarée par les auteurs qui emploient ces mots, ou nettement accusée par leur séparation du latin littéraire.
Ceux qui vont suivre sont présentés par les grammairiens qui les ont recueillis ou signalés comme étant de très-vieux mots la-
(1)... Lineas, quas camisias Tocant. ~ S. Ilieronym., cpisf . LXIV, De Vestit, sacerdot. II.
(9.) Fest., De Verhor. signi/icat., p. 119, Paris. 1838. — Egger.
(3) Paul. Dion., Ex Festo compend. in veibo supparus,
(4) S. Hieronym., Epist. XVIII.
(5) Les nombreux sacrifices que faisaient les païens avaient naturellement créé un grand commerce de \iclimes grasses, telles que baufs, taureaux, porcs, chevreaux, agneaux, coq.<t, oie^i, etc.
Le mot altilis ôéflgnaii les victimes grasses en général. Bos altilis était un bœuf engraissé pour les sacrifices.
Popa élail le nom du victimairc, qui immolait Panimal. Gerone-Popa désignait aussi le revendeur de menues vm timcs.
(6) Plin., Ilisior. wit., Ib. X, cap. XXII, XXV.
416 LA?CGCE FRANÇAISE.
tins. Deux choses les caractérisent ; d'abord ils ne sont pas restés dans le latin littéraire; ensuite, ils se retrouvent tous dans les dialectes modernes des pays gaulois. Ces deux caractères suffisent amplement pour les rattacher d'une manière absolue à la catégorie qui précède.
NiEGEUs. — Ce mot signifie couleur de neige. Il est de Livius Andronicus, et par conséquent bien ancien, puisque cette espèce de barde latin chantait ses vers 220 ans avant Tère vulgaire (1). 11 dit : 0 Aussitôt qu'elle eut essuyé les larmes de son visage blanc comme neige, de ore nœgeo ; » à quoi Festus ajoute immédiatement : a c'est-à-dire blanc, id est candido (2) ». Or, à quel dialecte nœgeus signifiant blanc comme neige peut-il avoir été emprunté? Le latin littéraire aurait dit niveo; le grec vi^devrt. Neige ne se trouve que dans les dialectes gaulois. Comment pour> rait-il donc venir d'ailleurs?
Plus, qui se prononçait toujours et qui s'écrivait souvent Plous, est un des mots les plus étranges de la langue latine. Il était à la fois adjectif et déclinable, adverbe et indéclinable. Toutefois le mot n'était pas exclusivement latin : il appartenait aussi à la langue ombrienne (3), ce qui autorise à le considérer comme faisant partie de ce fond si considérable de langue celtique, commun à tous les peuples d'Italie.
Les XII Tables et Tite-Live emploient le mot Plus à la française.
Les XU Tables disent : « Ne faites plus cela, hoc plus ne facito (i). »
Tite-Live dit : a Et qui plus est , et quod plus est » .
Pendant le siège de Sora, fait par les Romains 314 avant Tère vulgaire, un transfuge samnite livra la citadelle; et, ayant conduit dix soldats d'élite dans l'enceinte^ il leur dit pour les rassurer : a Vous êtes dix, et qui plus est, Romains (5). »
Le sénatus-consulte sur les Bacchanales, qui est de l'année 185 avant l'ère vulgaire, emploie le moi plus avec sa forme archatque et italienne Plous. a II ne se réunira pas plus de deux hommes
(1) Vit. LU., HUtor., Mb. VII, cap. II.
(2)Egger, Latin, sermon, refust. reliq., cap. XIII, p. 119.
(3) Il est dans une inscription d^Ainilernc, conservée par Muralori. — Fabretti, Clossar. Ualic.^ verbo Plous.
(4) Ibid., p. 98.
(5) Tit.-Liv , llUior.. lib. IX, cap XXIV.