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CHAPITRE DEUXIÈME

Mais, s'il est incontestable que les Romains introduisirent le latin dans les Gaules, comme langue légale, Test-il également qu'ils l'y introduisirent comme langue usuelle?

Telle est la question.

Quelle que puisse être à ce sujet la doctrine de l'Université, de l'École des chartes et de l'Académie française , deux choses sont également certaines.

La première, c'est qu'on n'a jamais cité , et qu'on ne citera jamais un texte ancien , authentique , disant soit que les Gaulois oublièrent leur langue après la conquête, soit que' les Romains leur imposèrent la leur, comme langue usuelle.

La seconde, c'est que l'histoire établit clairement, surabondamment, qu'aucune des nations soumises par les Romains ne perdit jamais sa langue traditionnelle.

En ce qui touche la première de ces deux vérités, la discussion serait sans but. Aucun texte connu n'a jamais dit, soit que la nation gauloise oublia sa langue, soit qu'elle apprit spontanément ou obligatoirement le latin. Ce qu'on répète depuis deux siècles k cet égard est donc un pur préjugé, transmis sans preuves, reçu sans examen.

En ce qui touche la seconde vérité, rien n'est plus aisé que de la mettre au grand jour, en montrant que toutes les nations soumises par les Romains; en Italie, les Latins, les Ombriens, les Osques, les Étrusques, les Gaulois cisalpins ; hors de l'Italie, les Carthaginois, les Grecs, les Syriens , les Égyptiens , conservèrent intégralement, après la conquête, l'usage de leurs langues nationales.

Les peuples du nom latin , latini nomtnis, comme dit Tite- Live, avaient une langue commune , divisée en autant de dialectes que de cités ; mais, malgré ces dialectes , ils s'entendaient tous entre eux (1). Soumis définitivement à la fin de la guerre sociale, 87 ans avant l'ère vulgaire , conser\'èrent-ils leur langue usuelle ?

Us la conservèrent si bien , qu'elle resta la langue du Latium , distincte de la langue de Rome ou du latin littéraire , sous le nom de langue vulgaire, que lui donne saint Jérôme (2), ou de latin usuely quotidien, que lui donne Jules Gapitolin. Ce latin du Latium avait même une certaine culture , puisque Marc-Aurèle

(l).Tit. Liv. Histor., Ilb. VIII, cap. 6. (2) Contra Rvfinnm, lib. H, $ 2.

rapprit sous trois professeurs, Trosius Aper, PoHion et Eutychius Proculus de Sicca, pendant que le célèbre professeur Cornélius Fronton lui apprenait le latin littéraire de Rome (1).

Les Ombriens, nation antique de l'Italie, conservèrent-ils leur langue après l'issue de la guerre sociale?

La réponse affirmative k cette question est3onnée péremptoirement, d'un côté par les inscriptions bilingues, en langue latine et en langue ombrienne, conservées par divers épigraphistes, notamment par Lanzi et par Fabretti (2); d'un autre côté, elle l'est aussi par les célèbres tables de Gubbio, écrites, partie en langue et en caractères de l'Ombrie, partie en langue de l'Ombrie, mais avec des caractères latins (3). Ces monuments consacrent avec la dernière évidence la coexistence de lombrien et du latin, après la soumission définitive des peuples de l'Ombrie , et leur élévation au rang de citoyens romains.

Le maintien de la langue osque sous la domination romaine n'est pas plus certain, mais il est établi plus explicitement encore. Voici en effet en quels termes l'existence de la langue osque était constatée, vers la fin du règne de Tibère, par le géograplie Strabon :

« Quoique les Osques n'existent plus comme nation, dit-il, leur langue se parle encore sous la domination des Romains, car des ppëmes composés selon la tradition de leurs aïeux, sont récités et mimés sur la scène (4). »

Les inscriptions osques, tracées à la pointe du stylet, par les écoliers de Pompéi, sur les murs de la ville, et recueillies par Raphaël Garrucci , prouvent d'ailleurs clairement que Tosque était publiquement enseigné dans les écoles, en concurrence avec le grec et avec le latin, à l'époque de la célèbre éruption du Vésuve, sous le règne de Titus , l'an 79 de l'ère vulgaire (5).

En ce qui touche l'étrusque, rien de mieux établi que son maintien, pendant et après la domination romaine.

(1) Jul. Capilolini Marc. Antoninus, cap. 2.

(2) Lanzi, Saggio dl Lingua et ruesca, e di alire aniiche d'Ilatia ; Firenzo, 1825. — Fabretti, Glossarium ilalicum ; Aug. Taurinorum, 1867.

(3) Voir la note détaillée relative à la découverte et à la nature de ces Tables, dans Fabreti, Corpus inscriptionum italicarum, p. \i.

(4)Tû)v(jLèv ^«p "Oaxwv 2xXe/.oticÔTb>v , ifi otdi>.exTo; (livf. itapà xoî; 'P(i>(j.aîot; , bjore xat 7coiiQ|iata oxriVo^aTeîaOat xaiâ Tiva àYÛvx Tcâipiov xal (xtpLO/oyetaOoit. — Slrabon, Geograph.j lib. V, cap. m, § 4.

(5) Raphaël Gamicci, Graffiti de Pompéi ; Paris, Benjamin Duprat, 185C.

ÇUAPITRE DEUXIÈME. 33

Sous Auguste, Denys d'Halicarnasse parle de Télrusque comme d'une langue usitée sous ses yeux , et qu'il connaît assez pour la distinguer de toute autre (1).

Quatre-vingts ans plus tard environ, l'empereur Claude, qui avait écrit en grec une histoire de la Toscane en 20 livres, faisait connaître, ce qui était naturel d'ailleurs, qu'il avait consulté les «innalistes étrusques. Sa déclaration est contenue dans l'éloge qu'il avait composé en l'honneur de la ville de Lyon, sa patrie, et qui, ^ravé sur des tables de bronze , a été retrouvé dans une vigne , près de Lyon, en 1524 (2).

Un peu plus lard encore, vers le milieu du deuxième siècle de l'ère vulgaire, sous les Antonins, Aulu-Gelle constate que la langue étrusque était parlée. Dans le plaidoyer d'un avocat, grand amateur de vieux mots, qu'il venait d'entendre, s'étaient trouvées des expressions passées de mode, quoique empruntées à Lucilius et à Plaute, et qui avaient excité un rire général, a L'auditoire, dit Aulu-Gelle, avait cru que cet avocat venait de parler étrusque ou gaulois (3) » .

Arnobe, qui composait, au commencement du quatrième siècle, ses Polémiques contre les Gentils, parle, à plusieurs reprises , des rituels étrusques, consultés et suivis encore de son temps (4).

AmmienMarcellin, au milieu de ce siècle, et sous la date de l'année 258, cite, comme étant alors consultés , les livres de Tagès, dans lesquels était exposée, ainsi qu'on le sait, toute la doctrine augurale des Étrusques (5).

Enfin, lorsque l'empire d'Occident touchait à sa fin, lorsque

(1) Dionis. Halicam., Ilistor. roman. , lib. I, cap. 21, 22.

(2) Claude, examinanl roriginc de Servius TuIHus, (ompare le t('fnoignage des «'•cri vains romains et celui des écrivains étrusques : «... Si nostros sequimur, captiva nalus Ocresia; si Tuscos, C(uU quondam Vivennuî, Sodalis.. . — I\'ouvelle% Archives du Rhdne, t. Il, p. 59, où se trouvent les actes municipaux établissant la découverte des tables.

(3) ... quasi nescio quid tusce aul gallice dixisset, universi riserunt. — Aul. Gell., ynci. Altic, lib. XI, cap. 7.

(4) Neque quod £truria libris in acherunticis poUicctur, certorum animalium sanguine numinibus ccrlis dato, divinas animas lien , et ab legibus morialitatis udimi. — Aruob., Dispuiation. lib. IJ, cap. 25. — Neque gcnilrix el mater superslitionis Etruria opinionem ejus novit aul famaro, sacellonim ut indicant ritus. — Ibld., lib. VII, cap. 13.

i'5}... Ut in Tageticis libris legitur, Vejo vis fulmine mox tangendos adeo liebetari, utnec tonitrum, nec majores atiquos i)osslnl audire Fragores. — Ammian. Marcellin., Rer.gesiar., lib. XVII, cap. 10.

3k LANGUE FRANÇAISE.

Alaric assiégeait Rome, en 408, sous le pontificat du saint pape Innocent I", les livres et la science des aruspices étrusques avaient encore du crédit parmi les lettrés. Le sénat romain , poussé par des païens fanatiques, fit appeler des devins toscans, et il ordonna strictement, dans les formes prescrites par leurs rites, les sacrifices nécessaires pour déterminer Jupiter à lancer ses foudres contre les Goths.

Zosyme, qui raconte cette tentative à laquelle il avait contribué, avoue que les aruspices toscans furent convaincus d'impuissance, et que la ville dut se racheter à prix d'or (1).

La langue étrusque survécut donc à la domination romaine; et s'il manquait par impossible quelque preuve à celles qui précèdent, on les trouverait dans les inscriptions bilingues, en langue étrusque et en langue latine, conservées par Lanzi et par d'autres, et reproduites en détail dans le beau livre de M. Noël des Vergers, rFttmrie et les Et?*vsques (2).

Reste la Gaule cisalpine. Gonserva-t-elle sa langue nationale , après son union intime à l'empire?

L'affirmative ne saurait être douteuse.

Quoique la Gaule transpadane n'eût obtenu le droit de cité que

sous la dictature de Gésar, en vertu de la loi Julia municipalis ,

l'an de Rome 705, c'est-à-dire -i9 ans avant l'ère vulgaire , elle

avait reçu depuis longtemps des colonies romaines et des colonies

latines dans ses villes principales , telles que Vérone, Bellune ,

; Vicence, Aquilée, Trieste, Pola. Néanmoins, ni l'établissement

; des colons romains, ni l'établissement des colons latins n'v

î avait altéré l'usage de la langue gauloise. Les circonstances

i qui accompagnèrent la mort tragique de Decimus Junius Bru-

tus, parent du meurtrier de Gésar, l'établissent d'une manière

formelle.

Vaincu par Antoine , abandonné de son armée, et suivi seulement de quelques cavaliers gaulois fidèles, il se dirigea vers Aquilée , se proposant, de là, de passer en Macédoine, pour se réunir à son parent. Gomme il avait pris un vêtement gaulois et qu'il parlait la langue gauloise, il se jeta dans des chemins de traverse, espérant tromper les habitants et passer pour un des leurs. Arrêté par des voleurs et conduit devant un petit roi gau-

(])Zozime, Hisior. roman., lib. V, in fine, (2) Paris, Firmia Didot, 1S62-1864.

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