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CHAPITRE ONZIÈME

Les philologues romains avaient naturellement et les premiers étudié le génie de la langue latine ; et tous, Ennius , Varron , Denys d*Halicarnasse, Quintilien , Festus^ Macrobe, Diomède, avaient unanimement constaté son étroite parenté avec le grec. Les princes de l'érudition moderne, Joseph Scaliger, Samuel Bochard, et, de notre temps, Niebuhr, ont professé la même doctrine.

Cependant la critique s'est ouvert d'autres voies ; l'étude des langues vivantes de l'Europe et de l'Asie a révélé en elles certains liens qui les rattachent au latin ; et, exagérant l'importance de ces rapports, d'ailleurs incontestables, des savants fort respectables ont voulu faire dériver le latin, mort depuis plus de mille ans, de ces langues encore en ce moment pleines de vie. Ainsi , Cluvier l'a fait venir de l'allemand; Georges Stienhelm, du suédois; l'Anonyme Aquilonius, du danois ; Scrieckius, du celte. En ce moment, une partie notable de la philologie allemande considère le latin comme beaucoup plus ancien que le grec, et prétend le rattacher directement au sanscrit (1).

Nous croyons fermement que Cluvier, malgré son immense érudition, a ouvert une voie stérile, et que la philologie allemande poursuit actuellement des chimères.

La confusion que nous venons d'indiquer a une cause bien simple ; la question est, selon nous, mal posée.

Qu'il y ait dans la langue latine beaucoup de mots qu'on trouve également dans le sanscrit, dans le celte, dans l'étrusque, cela est évident, et nous l'avons déjà montré. Qu'il y ait encore beaucoup de mots qu'on trouve également dans le danois, dans le suédois, dans l'allemand, cela n'est pas douteux. Il y a ainsi dans chaque idiome une certaine mesure de termes communs à toutes les langues, comme il y a dans chaque nation un certain nombre de caractères propres à l'humanité ; mais une langue peut avoir emprunté un très-grand n'ombre de termes à une autre, et en différer profondément.

La langue anglaise est , sous nos yeux , un exemple frappant de cette vérité. Max MûUer a constaté , avec Sharon Turner, que les deux tiers de ses mots sont normands (-2), c'est-à-dire gaulois ; et cependant la langue anglaise, qui est, avec le flamand et le

(1) A. Sclileicher, les Langues de V Europe moderne, Irad. fpar Hermann Ewerbeck, Paris, 1852.

(2) Max Millier, la Science da langage, 11^' leçon, p. 81.

hollandais, un dialecte de l'ancien anglo-saxon, appelé encore basallemand, ou Platt'Deutsch, est séparée par Tablme de sa grammaire de tous les dialectes de la Gaule.

Hervaz, qu'on pourrait appeler le Georges Cuvier de la philologie , a indiqué les véritables principes du classement des langues. Ce qui constitue une famille de langues semblables, ce n'est ni la communauté d'un certain nombre de termes, ni la parité d'un certain nombre de sons ; c'est l'identité de la structure. La personnalité d'une langue se résume donc dans sa grammaire.

a L'art avec lequel chaque langue dispose ses termes, dit le grand philologue, ne dépend pas de l'invention des hommes, encore moins de leur caprice : il est propre à chaque langue, et il constitue son génie (i). »

C'est précisément en se fondant sur les rapports naturels et pour ainsi dire physiologiques des langues que les critiques romains avaient remarqué et constaté Tétroite parenté du latin de Home et du grec.

Langue et nation sont deux termes corrélatifs, car tout peuple qui a une nationalité propre a par cela même une langue distincte, qui en fait partie. Rechercher la nature du latin de Rome, c'est donc rechercher la nationalité des Romains.

Les témoignages les plus généraux et les plus authentiques de l'histoire se réunissent pour établir que les Romains de Rome, nous ne disons pas les Romains des tribus rustiques, étaient en grande majorité Grecs d'origine.

Celui qui a le mieux connu les antiquités romaines est incontestablement Denys d'Halicarnasse , qui en a écrit l'histoire après l'avoir étudiée dans les écrits de Varroii, de Caton, de Q. Fabius, de Lucius Cencius, ainsi que dans les archives si riches et dans la conversation si instructive des lettrés que Rome possédait sous Auguste.

Or le témoignage de cet historien est tout ce qu'il y a de plus formel.

« Les nations qui les premières se fixèrent à Rome, dit-il, étaient grecques ; c'étaient des colonies détachées des peuples les plus illustres, et non, comme quelques-uns le prétendent, des barbares et des vagabonds (2). »

(1) Lorenzo llci vas, Cotalogo de las lenguas conocidas, art. III, p. 23, t. I. Madrid, 1800.

(2) Ta cuvo'.xi'aavTa eOvr, Twv 'Pcojjaicov TTÔXiv 'K>7.r,vtxà^v, in tûv ini^aveçTi-

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