CHAPITRE ONZIÈME
Un peu plus loin, Denys d'Halicarnasse ajoute :
a Les fondateurs de Rome n'étaient pas des barbares, mais des Grecs, arrivés de diverses contrées de la Grèce (i). »
Dans les détails qui précèdent ces affirmations générales et qui leur ser\'ent de fondement, Denys d'Halicarnasse place sur le Palatin les premières colonies grecques qui concoururent à la fondation de Rome. Tite-Live complète ces données en plaçant sur le Gœlius les habitants d'Albe , conduits à Rome après la destruction de leur ville , et qui étaient aussi de race grecque (2). A cette population primitive se joignirent les colons grecs de Génine et de Grustumerie, réunis aux Romains au nombre de trois mi^le hommes libres, et inscrits dans les tribus (3).
A côté de ces premiers habitants de Rome, qui étaient de purs Grecs , furent placés, savoir : les Sabins au Capitole et des Latins vaincus sur TAventin (4).
Rien n'est donc mieux établi que ces origines des premiers Romains, auxquels l'historien d'Halicarnasse consacre les premiers et les derniers chapitres de son !•' livre, résumant le tout par cette observation : « Les Romains doivent au commerce des étrangers de mal prononcer leur langue ; mais dans tout le reste ik ont conservé le caracthe et le génie des Grecs, »
Du reste , dans les questions qui touchent à la nationalité des peuples l'histoire n'a pas de plus sûr et de meilleur auxiliaire que la philologie; et ce qui prouve qu'en effet les Romains étaient des Grecs, c'est que leur langue était de nature réellement grecque.
Sur ce point les témoignages sont nombreux, considérables et unanimes , car l'antiquité n'offre pas la trace d'un doute à cet égard.
Ennius, Calabrais, qui vivait entre les années 249 et i69 avant l'ère vulgaire, donnait aux Romains le nom de Grecs, appellation que Festus explique de la manière suivante :
a Lorsque Ennius disait que les Romains étaient des Grecs, cel^ ne voulait pas dire que les Romains parlaient grec , puisque Ro-
Tcdv àirotxtdOivta tôtcoiv , à)vX' où>f ôSairsp ivioi vo;jii2[ov9i, pâpSops xxt Âvcôta. — Dion. Ualicar., Ântiq. roman., lib. I, cap. L\X.
(1) GO paip6apouc intOcv civat toù; olxiatà; tt); 'PcoaT];, à>.X7x ycoXXûv tôicuv (JvveXTiXuOdra; "EXXtivaç. — /Wrf., cap. LXXII.
(•i) Tit.-Liv., Hiitor., lib. I,cap. I.
(3) Dion. Halicarn., Aniiq. roman., lib. II, cap. XXXV.
(4) Ibid.
mulus , fondateur de la ville, parlait latin ; mais bien qu'autrefois la langue grecque était la mérne que la latine, avec un léger changement dans la prononciation (1). »
Ce passage confirme pleinement les témoignages historiques. Dès l'origine de Rome, quelques-uns des éléments de sa population parlaient une langue entièrement semblable à celle des Grecs ; ce qui ne pouvait avoir lieu que parce que cette partie de la population était grecque. Eunius fait donc allusion aux colonies d*Arcadiens et d'autres habitants du Péloponèse qui avaient concouru à la fondation de Rome , selon le témoignage de Denys d'Halicar* nasse, et dont la tradition religieuse et politique attribuait la conduite à Enée, à Hercule et à Evandre.
Sous Auguste , la critique constatait encore dans la langue des Romains la présence de ces éléments grecs, compliqués d'éléments latins, comme du temps d'Ennius; et Denys d'Halicarnasse , si bon juge en cette matière , puisqu'il écrivait après un séjour de vingt-deux ans à Rome, caractérisait ainsi le latin littéraire :
« La langue que parlent les Romains n'est ni tout à fait barbare, ni absolument grecque ; elle est un mélange de l'une et de l'autre, et se rapproche surtout du dialecte éolique (2). d
Lorsque Denys s'exprimait ainsi , la langue cultivée de Rome était dans tout son éclat. Elle avait grossi son vocabulaire des éléments italiens, fondus dans l'unité romaine; on y trouvait des mots marses, samnites, étrusques, ombriens, ibériens, celtes; c'était là ce qui constituait sa partie barbare, c'est-à-dire ce qui l'empêchait d'être absolument grecque. On sait en effet qu'aux yeux des Grecs le langage italien était barbare; Plaute dit dans VAsinaire :
Demophilus scripsit; Marcxis vortit barharè (3). Démophile l'écrivit ; Marc Ta traduite en barbare.
Ailleurs, pour dire « en Italie », Plaute dit : m Barbaria (4).
(1) «...Non Romanos ailgraecèlocutos, cum Romulus, urbis conditor, verbis lattnse linguœ locutus sit ; sed quod olim lingua grjBCcB gentis eadem faerit cum latina, parum prola ione routata. » — Fesf., Fragment. 95.
(2)...'Pa)|JLaia)v 6è çwv^jv (jtàv oOt* àxpav ^dlp6apov, oOô' àiiY]pTi9{Aiv6»; 'EXXà$ai çe«YrovTai, (iixxriv U Tîva il àpiçoïv, i^; ioTiv ii tcXsîwv AloXCç. — Dion. Ilalic . , Antiquit. roman. ^ lib. I, cap. XC.
(3) Plauf., i4.smar., Prolog., v. 210.
(4) Pompon. Fest., De Verbor. signi/icat.t c. CLXXXXIV.