CHAPITRE ONZIËBfE
Cependant, Denys avoue que le mélange d'éléments italiens avec les éléments grecs constitutifs du latin littéraire n'avait eu d'autre «ffet sur les Romains que de les empêcher a de prononcer correctement tous les mots (1) ».
Avant d'arriver au témoignage décisif des grammairiens les plus éminents, tels que Qutntilien, Macrobe et Diomède, rappelons cette observation de Suétone : « Autrefois, Rome n'usait pas
•de sa grammaire actuelle : les plus anoiens poètes et orateurs
étaient à moitié grecs (2). d
L'opinion de Quintilien sur la prééminence des éléments grecs •dans le latin littéraire est formelle. Voici comment il l'exprime :
« Ou les mots sont latins , ou ils sont étrangers... . Ma division a surtout en vue la langue grecque, car la romaine en dérive pour sa plus grande partie, et nous employons même des mots qui sont ^manifestement grecs (3). »
Un peu plus loin , il ajoute : a Nous avons emprunté un grand nombre de mots à la langue grecque, surtout ceux qui se déclinent -conformément au dialecte éolique , qui est cetpi auquel notre langue ressemble le plus (4). »
Quoique la question soit déjà résolue avec toute la clarté dési- ^rable, Macrobe, qui vivait sous Théodose le jeune , ajoute encore À la solution plus de précision et de netteté.
a La nature des choses, dit» il, a établi une très-étroite parenté 'entre la langue grecque et la langue latine ; car, à l'exception de l'article, que le grec possède seul, elles ont les mêmes parties du discours, presque les mêmes règles, les mêmes figures et les mêmes constructions; si bien que celui qui a appris les règles de l'une ou de l'autre, connaît à peu près celles de toutes deux (5}. d
(1) Dion. Halicarn., Antiq. roman., lib. I, cap. LXXXIX.
(2) Grammatica Romœ ne in usa qui^em olim... antiquissimi... poetas et oralores ^mi-grœci erant. — Sueton., De lUust. grammat.^ c. I.
(3)... Hœc diYiùo raea ad gr»cum praecipue sermonem pertinet, nam et mazima e\ parte romanus inde conTersos est, et confessLs quoque grsBcis ulimur verbis. — Quintilian., Inst. orator,, lib. I, cap. V.
(4)... nia ex grœcisorta... quae suntptarima, praecipue œotica ratione, cui est «ermo noster simiUlinus, declinata. — Ibid., lib. 1. cap. VI.
(5) Grœcœ latinœque linguœ conjunctissimam cognationem natura dédit; nam «t iisdemorationispartibus, absque articulOf quem Graeciasola sortita est, iisdem paene obserrationibus, Gguris, construclionibusque uterque sermo distinguitur; utproperoodum qai utramYÎs artem didicerit, ambas nOTcrit. — Macrob. De Différent, et societaUb. grxci latirUque verbi, $ I.
Le grammairien Dioinëde, par lequel nous terminerons cette série d'observations relatives à la nature grecque de la langue romaine, traite le sujet en bien peu de mots; il voit le latin tout entier dans le grec, et il se borne à noter les exceptions par lesquelles son caractère propre s'accuse.
« Quoique la langue latine , diMl , semble découler absolument du grec, il y a néanmoins en elle, soit par TefTet de licences qu'a autorisées l'usage , soit par des propriétés dérivées de sa propre nature, certains détails qu'on appelle des latinismes (i). »
En résumé, la tradition historique la plus positive présente Rome comme ayant été primitivement fondée par des Grecs, venus du Péloponèse. La philologie corrobore et confirme cette tradition , en présentant la langue de Rome comme ayant une nature manifestement grecque, ce qui n'aurait pas pu être si les premiers Romains eux-mêmes n'avaient pas été des Grecs.
Sans doute des éléments italiens nombreux se trouvaient mêlés à la langue de Rome, par les Latins, par les Sabins, par les Étrusques, inscrits dès l'origine dans les Tribus^ ou établis dansl'enceinte même de la ville; mais c'est l'élément grec qui était le dominant, puisque c'est lui qui, dans le travail de la culture, va imposer sa gi*ammaire, c'est-à-dire son génie.
Dans les pays oii des langues d'une nature différente sont en lutte et finissent par contracter une certaine alliance, ce n'est pas celle qui fournit le plus de mots qui l'emporte, mais celle qui fait prévaloir sa grammaire, ou son moule. Ainsi, en Angleterre, les dialectes gaulois des tribus antérieures à la conquête des Anglo- Saxons ont maintenu leur vocabulaire presque tout entier, que l'invasion normande de Guillaume est venue enrichir encore ; et cependant la langue anglo-saxonne est restée la maîtresse, parce qu'elle a imposé définitivement sa grammaire, aux règles de laquelle tous les mots gaulois d'origine ont dû se plier.
La prédominance de la grammaire grecque dans la langue de Rome est donc la preuve la plus irréfragable de la nationalité grecque des premiers Romains.
C'est faute d'avoir bien saisi la nature grecque de la langue de Rome que les plus habiles historiens n'ont pu parvenir à com-
(1) « Cum ab omni sermone gra&co loquela latina pendere videatur , quaedam JnveniuDtur vel licentia ab anliquis, vel proprietate linguae latin<B, qu<e idiomata appellantur. » — Diomedes^ De Oralion. et ejus partibux, p. 290, edit. Putschii.
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prendre et à expliquer en quoi avait consisté la culture qui la sépara du latin du Latium, et par quels moyens simples, naturels et logiques s'opéra sa chute, conmie langue parlée (1).
Ce sont précisément ces deux points importants que nous allons aborder.
' Et d'abord, comment s'opéra la formation du latin littéraire de Rome?
Il y a toujours un rapport intime et nécessaire entre Tétat moral d'un peuple et l'état de sa langue ; et lorsque la langue s'épure et se régularise, c'est une preuve infaillible que le peuple se civilise. L'époque où les Romains cultivèrent leur langue répond donc à celle où ils cultivèrent leur esprit , et la direction qu'ils imprimèrent à leur grammaire indique clairement celle que prenaient leurs idées.
Deux choses s'imposent nécessairement à une société qui développe l'horizon de ses connaissances ; c'est d'abord de proportionner le vocabulaire de sa langue aux notions qu'elle acquiert ; c'est ensuite d'introduire dans sa grammaire la méthode et la clarté nécessaires à l'exposition correcte des idées.
Telle est la double opération à laquelle, une fois les Gaulois soumis, Pyrrhus et Annibal chassés, la puissance des successeurs d'Alexandre abattue en Grèce et en Asie, les Romains vont se livrer, comme pour proportionner leur culture intellectuelle à la grandeur de leur domination.
Ce n'est guère qu'après la deuxième guerre de Macédoine, la chute de Persée et l'étalage éblouissant des merveilles de l'Asie, promenées dans Rome pendant le triomphe de Paul Emile, que la grande révolution morale, commencée parla chuté de Garthage, poursuivit rapidement sa marche , et s'accomplit dans lés lettres comme dans les esprits. A partir de cette époque la langue latine de Rome se nourrit de la moelle de la langue grecque ; mais jusque là elle ne s'était développée qu'à l'aide des divers vocabulaires de l'Italie.
L'enseignement classique, en nous apprenant la langue latine,
(1) Le pins saTant et le plus habile historien de la langue laUne est incontestablement un Allemand du commencement du dix-septième siècle , nommé en latin Joh. Nicolas Fancius, lequel a publié trois volumes in-S"*, intitulés : De pueritia, adolesceniia et viriUtats Ungux laiina; Masburgi-Cattorum , 1627. Tout ce qui a été fait depub sur ce sujet est fort au-dessous de ce livre remarquable.
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nous a laissé ignorer le nombre considérable d'éléments qui lu» étaient communs avec les dialectes ambiants. On ne nous a pas dit que la plupart des substantifs usuels de cette langue étaient sabins, ombriens, samnites, osques, étrusques, gaulois; comme les étrangers qui parlent la langue française ignorent que les deux tiers de ses mots sont aussi bourguignons, lorrains, i^allons, picards, normands, auvergnats, provençaux, gascons ou bas-bretons.
Cependant, pour bien comprendre la culture que va recevoir le latin de Home, il n'est pas sans utilité de dresser, dans une certaine mesure, comme un état de la nationalité des diverses parties de son vocabulaire primitif.
C'est le caractère de tout dialecte d'avoir un vocabulaire composé de deux parties distinctes ; l'une lui est commune atec la langue générale à laquelle il appartient ; l'autre lui est exclusivement propre et constitue son individualité, avec un accent local et une prosodie spéciale. Les grammairiens ont généralement accepté la définition du dialecte conçue en ce sens par saint Clément d'Alexandrie (1).
Le vocabulaire du latin primitif avait donc ses deux parties distinctes; l'une locale, l'autre étrangère, a Les termes de noire langue, ditVarron, ne viennent pas tous de notre patois (2). »
Conversant un jour à Rome avec le célèbre cardinal Mezzo- Fanti, nous appelâmes son attention sur cette particularité du latin d'avoir la plupart de ses mots doubles : pour raisin , il a uva et racemus ; pour chat, catus et felis; pour cheval, equus et eaba/lus ; pour pluie, pluvia et imber. Le cardinal, dont la mémoire était prodigieuse, dressa immédiatement comme un vocabulaire complet à l'appui de cette observation.
Eh bien, de ces deux mots l'un est souvent latin ; l'autre est toujours gaulois, ou italien, ou bien il appartient à ce grec pélasgique, errant, qui remplit tous les dialectes de la France.
Nous avons déjà dressé un tableau des mots latins qui étaient en même temps ombriens, osques ou étrusques, et qui par cela môme appartenaient à tous les patois de la Gaule ou de l'Espagne. Varron fait observer que les Romains avaient emprunté les noms
(1) AidXixTo; âatlXéÇi; î3iov x«?*>tx^?« ténoy è|isaivo'jax. — Saint Clément, Strom.fWïi. I.
(2) Neque mn s origo est nostrœ Hnguae e vernaculis veibis. — Varr., De Lin^ gua latin, y lib. IV, cap. I.