CHAPITRE ONZIÈME. kh
à leur volonté; le prétérit ^ pour le passé qui n'appartenait plus qu'à Dieu.
Mais quand l'or du monde soumis eut apprivoisé leurs yeux et leurs âmes; quand les arts de la Grèce leur eurent révélé un monde nouveau, réservé aux^intelligences ; quand le luxe de l'Asie eut amolli leurs cœurs et dénoué leurs ceintures ; las de combattre, repus de triomphes guerriers, maîtres du monde où leur regard ne voyait plus d'ennemis, ils voulurent être initiés à des jouissances nouvelles et plus pures : les manuscrits , les tableaux , les vases ciselés formèrent désormais la partie la plus précieuse de leurs dépouilles opimes ; et ils lavèrent le sang de leurs mains pour dérouler avec une avidité respectueuse les papyrus où s'étaient épanchées les rêveries des poètes et les théories des philosophes.
Pour pénétrer dans ce monde encore inexploré, il fallait une initiation préalable qui en ouvrit les portes et qui en dévoilât les mystères. Cette initiation, c'était la connaissance intime de la langue grecque. Rome s'y précipita avec frénésie ; Varron, qui ne voulait rien ignorer, apprit le grec à quatre-vingts ans.
Ainsi se ferma l'ère des conquêtes et s'ouvrit l'ère des études; suivant le mot d'Horace , la Grèce captive se vengea de son vainqueur en l'enchaînant (1) ; mais Rome, comme l'astrologue de la fable, tomba dans le goufl're en contemplant le ciel.
a Le premier Scipion, dit VelleiusPaterculus, avait ouvert la voie à la domination des Romains; le second l'ouvrit à leur dissolution. La peur de Garthage évanouie, la compétition à l'empire du monde disparue, ce n'est point pas à pas, mais avec entraînement qu'on s'éloigna de la vertu pour se précipiter dans le vice. Les vieilles mœurs furent abandonnées, de nouvelles adoptées; et Rome passa de la veille au sommeil; des armes aux plaisirs, du travail à l'oisiveté (2). »
Suivons ces Romains triomphants qui se font petits enfants pour aller à l'école; approchons-nous de ces glorieux soldats qui apprennent à épeler dans l'alphabet du vieux Gadmus , et cherôhons dans la transformation de leurs mœurs la cause, le mode et les détails de la transformation de leur langue.
Quelle que soit dans une langue l'importance de son vocabu-
(1) Grœcia capta renim Tictorem^cepit, et artes intulit agresti Latio..., Epist., 1, lib. n.
(2) Velleius Patercul., ffUtor. roman,, lib. II, cap. I.
'1^ V hi6 LANGUE PRANÇAISBW
y laire, celle de sa grammaire la dépasse de beaueoiip. Nous savons
;' d'ailleurs comment se forma le vocabulaire du h^n de Rome;
;^^ étudions maintenant la nature et le développemeiit de. sa gram-
maire.
^ V^ (Constatons d'abord deux faits et deux dates : le latin gr^Doma*
tical de Rome fut ébauché par Plante, mort 183 ans avant Tare vulgaire, et fixé dans ses règles essentielles un quart de siècle plus tard par Térence, mort 158 ans avant la même ère. rjj :; Si Ton prend des points de comparaison familiers au lecteur
!r \ français , on peut dire que Plante fut le Ronsard de la langue la-
tine, et que Térence en fut le Malherbe (i). Il ne s'agit dans ce rapprochement que des formes graramati- 9 cales des deux langues. Certes, le siècle d'Auguste développa
M singulièrement l'ampleur de la langue de Térence, comme le
\ siècle de Louis XIV développa l'ampleur de la langue de Mal-
herbe ; mais en fait de grammaire, Térence fixa celle de Cicéron, et Malherbe celle de Bossuet.
Donc, Plante et Térence fermèrent le cycle du vieux latin, qui avait'été sans vocabulaire fixe et sans grammaire bien déterminée. La différence du latin nouveau etdu latin ancien était môme assez f ' considérable , pour que ce dernier demeurât un mystère souvent
f^i impénétrable pour les érudits eux-mêmes. C'est Polybe qui nous
*^; l'apprend. Vivant à Rome vingt ans environ après la mort de
' Plante et dix ans environ après celle de Térence , il eut à consul-
ter le premier traité des Romains avec les Carthaginois, conservé : sur des tables d'airain, et fait sous les deux premiers consuls , L.
Junius Brutus et Marcus Horalius, 509 ans avant l'ère vulgaire.
La langue en était tellement obscure, que les plus savants lettrés
'/î . n'en entendaient pas bien toutes les parties (2). Et pourtant,
cette langue devenue inintelligible ne précédait que de 326 ans celle de Plante et de 350 ans celle de Térence; tandis que nous lisons les poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers, qui ont
ni /^
ix;
(1) Nous ne comparons ces quatre poètes qu'au point de vue de la langy/e qu'ils 1* U;. " emploient.
Moins correct que Malherbe, Ronsard était plus savoureux et plus Tarie. Plante était aussi un moins bon grammairien que Térence, mais il était un bien plus grand poêle.
I ' " (2) TTi)ixauTTi yào V) oiaçopàYeyovE tïj; SiaXÉxtoy, xai napà Twiiaioiç Ti5; vOv wpi-
àpX«îav, &fjxt Tov; cwgTWTaTOu; êvia jxoXi; éÇ ém^rdtacwvJiaxpiveiv. — Polyb., lib. llf, cap.