‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 209 sur 256 · NOCTE · texte numérisé non relu

NOCTE

Le genre des substantifs n'était pas réglé. Cœcilius fesaît frons ^JJ// masculin, et disait : fronte hilaro (i) ; il faisait masculin crux ,

" #^ ; féminin lupus et metusy et disait malo cruce, hanc lupum et hanc

:• - ' metum{^).

^.: /■ ' La forme des substantifs était flottante. Fallait-il dire una canis,

-l' une chienne, ou una canes? Lucilius disait canes (3). Fallait- il

dire trabs, une poutre, ou trabes? Ennius disait ù^abes (4). » La grammaire des Grecs, dont la langue de Rome possédait le

principe, exigeait que ces irrégularités, ces incertitudes disparussent , et que les substantifs , revêtus d'une forme précise et constante, fussent soumis aux règles de la déclinaison et au ^' li principe des genres.

m "j. L'Italie elle-même n'avait pas un adjectif spécial pour la dési-

*. ii gner ; la loi Thoria agraria disait : in terra italia, in terram ita-

f^ liam, pour italica et italicam (5).

;.j^' Le même désordre régnait dans le verbe , soit quant à la dis-

; . tinction de ses voix, soit quant à la fixation de ses modes, soit

quant au principe qui devait régler son régime direct ou son régime indirect.

Fallait-il conserver à la voix passive la vieille forme des infinitifs en f>r, et dire, comme les HérautS; dédier, être donné, pour rfari (6)? Mais alors il ne fallait plus conserver celte forme à Tinfinitif de la voix active, el dire liquier, laisser, pour linquere (7), ou moneriery avertir, pour monere (8).

Et la voix active, quelle confusion elle présentait I A quel sys. tème de formation des modes ou des temps pouvaient appartenir

(1) Aul.-Gell., JSoct, attic, lib.

(2) Fest., De Verbor. significat ♦ p. 259, édil. Egger. ; (3; Egger, Latini sermon, vetusi. reliq., p. 207, 208.

(4) Varr., De Ling. /a/., p. 94, édit. Egger.

(5) Egger, Lntini sermon, p. 207.

I , (6) Til.-LiT., HisCor, lib. I, cap. XXXIf.

i (7) Egger, Latin, sermon. velusHor.reUq., p. 193.

J (8) Plaut'., Captiv., t. Vf, p. 12, édil. Panckoucke.

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faxo, je ferai (I), pour faciam; perdais, que tu perdes (2) , pour perdas; lavisse, se baigner (3), pour se lavare, comme disait Sempronius Gracchus?

Quant au régime soit direct, soit indirect des verbes, le lecteur sait déjà qu'ils ne suivaient aucune loi.

Le verbe actif recevait pour régime direct, tantôt une forme du nominatif, comme dans la IX"'* inscription des Scipions, où il est dit : magna sapientia possidet, il possède une grande sagesse ; tantôt une forme du dalif, comme dans la VI"*% où il est dit : Antiocho suhegit, il vainquit le roi Antiochus ; tantôt une forme de l'ablatif, comme dans la Il"°, où il est dit : cepit Alerta urbCy il prit la ville d'Aleria.

La règle du régime indirect du verbe n'était pas plus précise ; on a vu que Lucilius disait : a res m£ impendeti>y la chose me regarde, au lieu de mild impendit; et que Varron disait : a hœreditas M£ CESSA x>, l'héritage me fut laissé, au lieu de mihi cessa.

Enfin certains verbes, comme studere, devaient-ils recevoir pour régime un génitif ou un datif? fallait-il dire studeat tui (4), ou studeai tibi?

Et les prépositions , à quelle loi soumettaient-elles leur régime? à aucune qui fût constante.

On disait : a mihi in mentem fuit », j'ai eu dans l'esprit, au lieu de in mente (5); on disait : a ad rivtim Combeiline », au ruisseau de Comberane, au lieu de Comberanein (6) ; on disait : a extra urbem Homa », hors de la ville de Rome, pour Romam (7).

Dissiper cette confusion, substituer à ces pratiques variables des règles fixes, destinées à contenir les écarts de la langue, créer une doctrine commune à tous, et que chacun pût développer et perfectionner : telle était la mission grammaticale que Plante et Térence s'imposèrent instinctivement, et qu'ils accomplirent, surtout le dernier, du moins en principe.

Quel était leur point de départ? quel principe les guidait? quel but poursuivaient- ils? Ces questions ne sont autre chose que la

(1) Plaut.. Persa, t. VII, p. 90, édit. Panckoucke.

(2) Plaut., Casinûy t. III, p. 102, même édit.

(3) Egger, Latin, sermon, vetmtior. reliq, , p. 181. (i) Ibid.f p. 136.

(5) Aul.-Gell., t. I, p. 43, édit. Panckoucke.

(6) Egger, Latin, sermon, vetust, reliq., p. 186.

(7) md., p. 208.

question même du principe de la grammaire latine et du génie de la langue de Rome.

A partir de ce moment la langue latine eut deux noms différents, parce que sous ces deux noms il y eut réellement deux langues distinctes.

La plus ancienne, la langue naturelle et traditionnelle du Latium s'appelait, comme on Ta vu, langue rustique, usuelle ou latin quotidien ; la nouvelle, celle qui se forma par le travail des lettrés et par l'enseignement des écoles, s'appela langue romaine. C'était le latin littéraire, qui va devenir le partage de la société polie, et que le culte des siècles, reconnaissant de ses chefs-d'œuvTC, a fiiit arriver jusqu'à nous.

Il importe donc de bien préciser la nature de ce latin littéraire, dont nous allons suivre les progrès et la diffusion. Le rhéteur Quintilien et le grammairien Diomède l'ont expliquée avec toute la clarté désirable.

Le premier déclare que le latin dit du Latium est bien différent du latin grammatical. « Autre chose est parler latin, ditil, autre chose est parler selon la grammaire (1). » Le second, ajoutant un trait de lumière à la déclaration, s'exprime ainsi : « La latinité consiste à parler correctement, conformément à la langue de Rome (2). »

}. Il y avait donc, comme on voit, deux latins ; celui du Latium et celui de Rome; celui-ci, soumis aux règles grammaticales do la déclinaison, de la conjugaison et de la syntaxe grecques, adoptées h Rome; celui-là, complètement étranger à ces règles, et resté fidèle au génie propre et absolument différent des dialectes nationaux.

Aussi les lettrés n'avaient- ils jariiais assez de mépris pour ce parler campagnard, en révolte contre la langue savante de la ville. « Chaque mot de ce latin usuel, disait Cicéron, est une dépravation et un vice honteux (3) ; » et, revenant avec prédilection au latin cultivé des écoles de la société romaine, il ajoutait : « La douceur du langage, œuvre des lèvres, ne se trouve

(1) Aliud latine, aliud grammaticc loqui. — Quintilian., Institxtl, orator., lib. I, cap. VI.

(2) Lalinitas est incorrupta loquendi observatio, secundum romanam Unguam. — Diomed.» De Latiniiat .,\ib. II. — II vivait [>endant le cinquième siècle.

(:^) In qiioquo vcrboquotiiliani sennonis fanlaet pudenda vilia reprehendi. Ciccr., De Claris orator.y Dialo^.

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qu'à Athènes et à Rome.... On étudie moins à Rome que dans le Latium; mais cependant le moins lettré des Romains parle mieux que Quintus Yalerius de Sora, Thomme le plus savant de ntalie (i). »

La Grèce I la Grèce I tel est le cri qui va rallier et guider désormais la jeunesse aristocratique de Rome ; et le chagrin secret de Cicéron sera de ne pouvoir appeler sur ses écrits l'immense popularité de la langue grecque ; car de son temps, et comme il le reconnaissait, écrire en grec, c'était parler à peu près à tous, tandis que écrire en latin, c'était ne parler qu'à quelques-uns (2).

C'était bien en effet la grammaire grecque qui servait de type à la nouvelle langue latine en voie de formation. Deux raisons l'avaient imposée aux Romains; leur origine, qui était hellénique; leurs premiers écrivains qui, d'Ennius à Térence, avaient traduit ou imité les ouvrages des Grecs.

Si haut que l'on remonte vers les sources de la langue de Rome, on y trouve ces trois éléments helléniques ; la déclinaison avec des cas, la conjugaison avec des flexions, la syntaxe avec la construction inverse de la phrase. Certes, ces règles fondamentales y sont souvent violées, mais elles y sont, et les nombreuses exceptions dont ellePsont l'objet confirment leur existence.

Le système de la déclinaison est évidemment le même dans les deux langues, car rien d'essentiel ne les distingue. Le substantif grec a l'article, qui manque au latin (3) ; le substantif grec a trois nombres, le singulier, le pluriel et le duel, tandis que le duel n'a jamais pu s'introduire dans le latin (4); enfin, le substantif latin a six cas, tandis que le grec n'a pas d'ablatif (5); mais voilà toutes les différences; elles ne portent pas sur la nature grammaticale des deux langues, et elles n'altèrent pas leur consanguinité.

Le système de la conjugaison dans les deux langues ne dif-

(1) Cicer., De Oratorcy lib. III, cap. XI.

(2) Latina exîguis finibus contenta erant ; grœca in omnibus fere genlibus legebantur. — Cicer., ProArchia, cap. X.

(3)... Absque articulo, quem sola Grœcia sortita est. — Ibid.

(4) Auixèv, id cstdualem, nulla laliniUs almisit. — Macrab., De Différent, ci socieiat. grxci latinique verbi, § 1.

(5) Les grammairiens rappelaient pour cela le cas lalin, casus latimis. — Varr., De lingua lat., p. 19l,{»dil. E^er,

fère pas davantage, et le petit traité de Macrobe sur les Différences et les rapports du verbe grec et du verbe latin en est une claire démonstration.

Les deux verbes ont chacun trois voix; seulement, au lieu d'avoir l'active, la passive et la moyenne, comme le grec, le verbe latin a l'active, la passive et la déponente. En latin, l'impératif n'a que deux temps, le présent et le futur; en grec, il en a trois, le présent, le futur et le passé. C'est donc une nuance de plus, h Tavantago du verbe grec. Le latin n'a pas non plus l'aoriste. Dans le grec, le parfait se forme avec le futur, et reçoit l'augment ; en latin, le parfait de certains verbes, sans avoir le même mode de formation, reçoit aussi l'augment, et prend cette forme insolite : momordi^ poposci, pepugi, fefeUi, tetigiy que les grammairiens considèrent comme primitivement empruntée à la langue grecque (I).

Quant à la syntaxe, elle est exactement la même en grec qu'en latin ; dans l'une et dans l'autre langue, elle a l'inversion pour principe, la suspension du sens pour inconvénient et l'anibiguité possible de la phrase pour défaut grave. L'inversion jette sans aucun doute une grande variété dans le discours ; mais elle peut amener des constructions ambiguës comme celle-ci :

Videre nimium vellem Flabellum tenere te as'tnum tontum (2).

« Je voudrais bien voir un gros àne comme toi tenir un éventail. » En français, la phrase est droite et claire; c'est l'âne qui tient l'éventail; mais en latin, elle a deux sens grammaticalement possibles, et c'est l'éventail qui peut également tenir l'âne (3).

Lagrammaire latine n'est donc que la grammaire grecque ellemême. Le principe de celle-ci résidait dans la langue de Rome, parlée par une population grecque d'origine. Plante et surtout Térence ^n fortifièrent et en généralisèrent l'application. Ce n'est pas qu'après eux le latin littéraire de Home fut définitivement constitué; les écrivains contemporains de Cicéron

(1) Aul.-Gell., Noci. attic.y p. i3, iô, édit. Panckoucke.

(2) Terent., Eunuch., v. 597, 8.

(3) Ces ambiguïtés sont naturelles à la langue latine -, Quinlilieu en cite plusieurs exemples, dont quelques-uns sont empruntés à Virgile.

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