‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 210 sur 256 · CHAPITRE ONZIÈME. kbS · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME. kbS

eurent encore beaucoup à faire, et du temps même de Quintilîen tout n*était pas fini; mais Plaute et Térence posèrent toutes les règles, s'ils n'en firent pas toujours eux-mêmes toutes les applications; ils laissèrent après eux beaucoup de genres douteux, beaucoup de déclinaisons incertaines, beaucoup de verbes dont la forme active ne se distinguait point de la passive.

Plaute ne distinguait pas toujours entre le masculin et le féminin; même lorsqu'il s'agissait d'une femme il disait : q hœc quis multer est (i)? quelle est cette femme?» Il ne donnait pas toujours aux prépositions leur régime le plus nécessaire, et il disait : a cum quicam (2), avec quiconque » .

On lit encore dans Térence /aée/actone?» avec le sens passif, et oppenrier avec le sens actif.

Ab ea astute labefaciarier (3);

« Être arlificieusement tenlé ()ar elle. »

...Paululum opperier

Si velis(4);

n Si tu voulais atlendce un peu. »

Mais ce sont là des réformes secondaires, quoique utiles, comme toute génération lettrée en laisse aux méditations et au goût de celle qui la suit.

La grammaire du latin littéraire une fois arrêtée en principe, à quelle époque commença la culture publique et générale de la langue? Elle commença presque immédiatement.

La mort de Térence est de l'année 158 avant l'ère vulgaire. Deux ans plus tard, en Tannée 156, eut lieu l'arrivée mémorable des trois ambassadeurs grecs, Garnéade, Diogène et Critolaûs, qui, d'après le témoignage unanime de l'antiquité, donnèrent l'impulsion aux études littéraires à Rome.

Trois événements enfermés dans une période de douze années déterminèrent dans la société romaine un goût jusqu'alors inconnu pour la culture des lettres. Le premier fut le triomphe de Paul- Emile, arrivé 168 ans avant l'ère vulgaire, et qui révéla aux Romains la richesse, les arts et le luxe de l'Asie. Le second fut la prise de Gorinthe, arrivée l'an 146, et qui leur donna les tableaux,

(1) Plaut., Truculent. y i. IX, p. 202,édit. Panckoucke.

(2) làid., Fragment. y t. IX, \*. 3*8.

(3) Tercnt., Eunuch., v. 509.

(4) iWd., T. 889, 890.

kbi LANGUK FRANÇAISE.

les statues, les bronzes ciselés des plus grands artistes de la Grèce. Entre ces deux initiations au culte de la beauté plastique vint l'initiation aux travaux de la pensée, apportée par les trois ambassadeurs d'Athènes, envoyés à Rome pour solliciter la remise de l'amende de 500 talents, encourue pour le pillage d'Orope. En attendant l'audience du sénat, l'académicien Carnéade, le stoïcien Diogène et le péripatéticien Gritolaiis donnèrent des leçons ou conférences publiques sur la dialectique et sur la philosophie ({}. Ces nouveautés brillantes enflammèrent les esprits; l'enseignement de la grammaire, de la rhétorique, des spéculations métaphysiques et morales était fondé.

Une fois imprimé, le mouvement s'accéléra avec une rapidité croissante ; et une nouvelle période de quarante-six ans, allant fle la prise de Gorinthe à la naissance de César, mit Rome en possession de ses premières écoles régulières, de ses premières bibliothèques, en même temps qu'elle ouvrit le grand siècle littéraire sous lequel la langue romaine atteignit le plus haut point de sa perfection et de sa gloire, et qui doit être compté de la mort de Sylla à la mort d'Auguste.

Pendant cette période , les lettres se succédèrent ; Sylla naquit 138 ans avant l'ère vulgaire; LucuUus, i09 ans', Cicéron, 106 ans; César, 100 ans. Les écrivains les plus corrects, les plus élégants de Rome, avaient donc suivi Térence d'aussi près que Pascal, La Rochefoucauld et Bossuet suivirent Malherbe.

L'objet de ce chapitre étant d'expliquer la formation et la chute du latin littéraire de Rome, la première partie de notre tâche est déjà remplie, car nous avons montré ce latin se formant, se perfectionnant à l'aide du vocabulaire et de la grammaire des Grecs, et s'éloignant ainsi un peu plus chaque jour du latin usuel du Latium, resté fidèle à sa nature italienne.

Ajoutons que la seconde partie de notre tâche est même commencée, car le latin littéraire disparaîtra comme langue parlée précisément parce qu'il était devenu, par sa nature grecque, une langue étrangère aux populations des campagnes et des bourgs autour desquels étaient groupées les tribus. Lorsque la grande tempête du cinquième siècle soufflera sur l'Italie, emportant au milieu du tourbillon des barbares les écoles, les riches, les oisifs, tous ceux enfin que leur goût, leur fortune, les traditions de leur fa-

(1) Macrob., Saturnal.,Yïh. I, cap. V.

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milles vouaient au culte des lettres, il ne restera pfus debout, au milieu de ce grand naufrage, que les habitants misérables des champs et des villages, trop pauvres pour être pillés par les Goths, les Vandales ou les Hérules, et qui, n'ayant jamais franchi le seuil des salles privilégiées Où professaient les grammairiens et les rhéteurs, ne savaient et ne parlaient que la langue des ignorants, c'est-à-dire Tidiome traditionnel des familles populaires.

Le latin littéraire disparaîtra donc avec les classes cultivées, avec la société polie à l'usage desquelles il était exclusivement réservé, cédant la place au latin rustique ou usuel, italien par sa nature, national par son foyer, patois impérissable comme tous les autres, tant qu'il resterait dans les campagnes une nourrice pour le parler et un petit enfant pour l'apprendre.

Poursuivons, en vue de cette dernière démonstration historique, le développement actif mais artificiel du latin littéraire, soit à Rome, soit en Italie, soit dans provinces les plus lointaines du monde, lorsque la mode de ce latin gagna, au dire de Juvénal, l'île de Thulé elle-même,

De conducendo loquitur jam rheforc Thnle (1). « Thulé parle déjà d'engagor un rtiëteur ; »

Et montrons que toujours et partout la nature des choses fit de l'enseignement de cette langue savante un privilège réservé à un petit nombre d'hommes, appartenant à ces classes auxquelles la fortune fait désirer et permet la culture de l'esprit.

C'est pendant la jeunesse de Cicéron, c'est-à-dire vers l'an 90 avant l'ère vulgaire, qu'on ouvrit à Rome les premières écoles où la rhétorique fut enseignée en latin. Il n'y avait eu jusqu'alors que des écoles grecques. Ce premier maître latin se nommait Lucius Plotius; il eut un grand succès, car les plus savants lettrés pensaient, dit Suétone, qu'il valait mieux suivre les écoles grecques pour les exercices oratoires (2). « Je discutais souvent en déclamant, raconte Cicéron lui-même, avec Marcus Pison et Quintus Pompée. Je le faisais souvent en latin, mais plus souvent en grec, parce que la langue grecque fournit plus d'ornements au discours, et qu'elle donne ainsi l'habitude de les introduire dans la langue latine (3). 0

(1) Juven.,5fl^ir. XV, V. 4.

(2) Suel., De Rhetor. illuslrib.^ cap. U.

(3) Cicer., /?ru/., cap. IX.

kôd LANGUE FRANÇAISE.

Ce n'était pas seulement la rhétorique que l'on enseignai ten grec, c'était aussi la grammaire ; môme sous Adrien, c'est-à-dire vers le milieu du deuxième siècle de l'ère vulgaire, Quintilien était d'avis que l'enfant devait d'abord apprendre le grec, le latin, plus usité, s'apprenant de lui-môme (J). Il se' borne à blâmer l'étude trop prolongée et trop exclusive du grec, qui avait lieu de son temps, et qui faisait contracter à l'enfant une prononciation étrangère ; mais lorsque l'enfant savait lire, Quintilien conseillait de le donner au grammairien, soit latin, soit grec, néanmoins au grec de préférence (2). Dans la bouche de Quintilien, cette préférence était naturelle et légitime, car la grammaire grecque étant le type sur lequel la grammaire latine s'était ibrmée, il était plus rationnel d'apprendre les règles dans l'original que dans la copie.

Les écoles libres de grammaire ou de rhétorique, soit grecques, soit latines, se multiplièrent rapidement à Rome. Suétone dit qu'il y en eut jusqu'à vingt et plus de célèbres, ouvertes à la fois (3). Auguste en fonda une dans le Palais môme, à la tôte de laquelle il plaça Verrius Flaccus, avec mille sesterces de traitement (A). Conformément aux traditions antiques de la Grèce et de Rome, qui reléguaient entre les mains des esclaves ou des affranchis les professions mercenaires, tous les professeurs étaient d'anciens affranchis. César eut le premier la pensée d'élever et d'honorer les lettres dans la personne de ceux qui les enseignaient ; il donna le droit de cité romaine à tous ceux qui professaient la médecine ou les arts libéraux (5).

Lorsque le foyer des études s'allumait à Rome, ceux qui répandaient depuis des siècles leur lumière sur le monde s'illuminèrent d'un nouvel éclat. L'école d'Athènes, ce Musée de la Grèce, To TT-ç 'EXXaSoç Mouoretov, comme l'appelle Athénée (G), attirait l'élite de la jeunesse italienne; l'école d'Alexandrie, toujours digne de la pensée de son immortel fondateur, devint la noble cliente de Rome. Auguste mit son honneur à s'en déclarer le patron (7) ; et

(1) Quinlillian., Institut, orator., lib. I, cap. I.

(2) Ibid., cap. IV.

(3)Suclon., De Grammat. illust., cap. III.

(4) Ibid., Ciip. XVII.

(.•>)Suelon., Jnl. C<rs., cap. XLIf.

(C) .Uhénée, lib. V, cap. 1.

(7) Slrab., Geograph., lib. XVII.

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Adrien donna à tous ses professeurs le titre et les privilèges de chevaliers romains (i).

La Gaule, celte patrie de l'éloquence, ouvrit aussi ses premières écoles à Marseille et à Lyon (2) Sous Tibère, en attendant celles que Valens devait ouvrir ou fortifier à Trêves, à Bordeaux et à Toulouse, et qu'imita celle de Carthage (3). C'est à ces écoles gauloises que la jeunesse britannique venait apprendre Tari de la parole avec un succès qui frappait Juvénal (4), et parler la langue de Rome avec une pureté qui faisait l'admiration d'Agricola (5).

C'est à l'aide de ces écoles, que Rome faisait rayonner autour d'elle son empire moral avec sa civilisation. Il nous reste à examiner encore leurs deux principaux aspects, c'est-à-dire la portée générale de leur enseignement et leur organisation. . En livrant aux écoles des provinces les branches diverses de l'enseignement, Rome se réserva le droit, jusqu'à ce que Théodose le Jeune partagea cet honneur avec Constantinople, et Justinien avec Béryte, On pouvait apprendre ailleurs la grammaire et la rhétorique; maison n'apprenait le droit et la jurisprudence qu'à Rome. Elle était le domicile des lois, Domicilium legum, comme l'appelle Sidoine Apollinaire (6).

Partout ailleurs l'enseignement comprenait seulement la grammaire, la rhétorique , la dialectique, et à Constantinople, comme à Rome, la médecine ; mais dans toutes les écoles sans exception c'étaient les études littéraires qui attiraient surtout la jeunesse et qui jetaient le plus d'éclat.

Or, à Rome et dans les provinces à l'imitation de Rome, l'ardeur des études littéraires eut pour résultat une véritable orgie de grec.

On sait qu'Horace se fit le législateur de cette invasion de la langue et du goût de la Grèce. Il réclama pour Varius, pour Virgile et pour lui-même le privilège accordé à Caton et à Ennius d'enrichir le latin de mots grecs, et il n'y mettait qu'une condition, c'est qu'ils fussent légèrement modifiés, parce detorta.

(1) Philostrat., De Sophist., lib. f, Vit. Dion, miles.

(2) Slrab., Geograph., lib. IV. — Tacit., Annal.tWh. III, cap. \liii.

(3) S. Augusl., Confession., lib. V, cap. VIII.

(4) Galtia causidicos docuit facunda britannos. — Juyen., Satir., \V. v. 3.

(5) Tacit., .4 ^ico/., cap. XXI.

(6) Sidon. Apollin., epist., lib. t, IV.

Nous avons montré que cette partie de ses conseils avait été étrangement méconnue, et que , dépassant de beaucoup la limite où Ennius et Caton s'étaient arrêtés , Cicéron , Virgile , Ovide , Catulle, Tite-Live, Pline surtout avaient introduit dans la langue latine environ trois mille mots grecs, ayant subi tout juste la modification de forme qu'entraîne la déclinaison romaine. Cicéron a beau se vanter d'avoir, le premier, donné des noms latins aux choses de la philosophie grecque , d'avoir dit visio pour 4>avTato{B, comprekensto pour xaT«Xy,^i; (1), la vérité est, et le vocabulaire en fait foi, qu'aucun autre ne fit de plus amples emprunts à la langue grecque.

Nous avons déjà raconté, dans le Chapitre deuxième de ce livre, la passion avec laquelle la société romaine tout entière, hommes et femmes, s'était vouée , sous les empereurs de la maison d^e César, à l'usage quotidien et familier de la langue grecque ; comment le grec était hautement considéré comme l'une des deux langues naturelles des Romains parles empereurs eux-mêmes (i), et comment Néron put plaider en grec devant Claude , pour les Iliens et les Rhodiens, ses Clients (3), au mépris dés anciennes maximes du sénat, qui forçait la langue grecque à se taire devant la langue latine.

Ce fanatisme ne se refroidit pas dans la suite. Pline le jeune poussa jusqu'à une puérilité dont il s'est fait l'historien naïf et convaincu l'imitation de la vaine et creuse déclamation des sophistes grecs, passant des journées à saisir la nuance euphonique d'une intonation, et cherchant avec ses amis un eflet oratoire dans une éiision ou dans un geste.

De Rome, la fièvre gagna la Province. Sous prétexte qu'ils étaient Phocéens d'origine, les Marseilllais voulurent avoir des rhéteurs grecs, comme Thulé. Ils les eurent, et leur école rivalisa, * dit Strabon, avec celle d'Athènes. Les armateurs furent donc en état de rédiger en dialecte attique, qu'on ne parlait plus nulle part, même au Pirée, un contrat à la grosse ; mais c'était là un luxe individuel, qui, quoique de bon aloi , restait étranger aux nécessités de la vie réelle. Lorsque les Marseillais voulaient parler aux Albyces, leurs matelots, ils étaient bien obligés de recourir

{\)C\io^x., Académie., lib. II, cap. VI, XLVII.

(2) Le mot est de Claude ;Sue(on., Cland., cap. XLII.

(3)/Wd.,Ncro,cap. VU.

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à la langue naturelle des montagnards de Riez , c'est-à-dire à un des antiques dialectes de la Provence.

Un passage de saint Jérôme, écrit vers Tan 388 , ne laisse aucun doute à cet égard. Il explique la qualification de Trilingues donnée par Yarron aux Marseillais, en disant qu'ils parlaient la langue grecque, la langue latine et la langue gauloise (1). Seulement, le latin ou le grec étaient la langue des lettrés; tandis que le gaulois était la langue du peuple et des matelots.

Il y eut un moment où, d'accord avec le bon sens, le patriotisme se révolta; le satyrique saisit ses lanières et flagella la folie romaine, a Quirites, s*écria-t-il, je ne puis plus supporter cette ville grecque ;

Nonpossum ferre^ Qutritjs , Gi'xcam urbcm (2)

Mais rien ne répondait plus dans Rome à ce nom de Quirites, qui n'était plus qu'une ironique évocation des rudes et antiques guerriers de la Sabine. Tout était devenu grec, avec la langue, les mœurs, les vêtements, surtout les vices, dont Juvénal esquisse et dont Martial achève le hideux tableau.

C'était donc une langue obstinément et de plus en plus modelée sur le grec, c'est-à-dire absolument étrangère à la nature philologique des idiomes de l'Italie, de la Gaule et de l'Espagne que Rome répandait dans les provinces, à l'aide de ses écoles dont il nous reste à examiner l'organisation et à mesurer la force expansive.

Trois grandes lois, l'une de Valentinien I", sur le régime des étudiants à Rome ; la seconde de Valens , portant création de l'enseignement public dans la Gaule ; la troisième de Théodosc le Jeune, organisant les écoles de Constantinople, suffiront à montrer, dans son plus grand élan comme dans son insuffisance , l'effort du gouvernement romain pour propager au dehors la langue latine littéraire et aulique ou officielle, comme nous disons aujourd'hui.

La loi de Valentinien est de l'année 370 ; elle indique les obligations auxquelles étaient soumis les étudiants de l'empire qui voulaient venir recevoir à Rome l'enseignement des lettres latines

(1) s. Hicron., In Prxfat. ad lih. Il, In Episi. ad Calai.

(2) Juven., Satir. XV, v. 3.

OU grecques, de la grammaire, de la rhétorique, de la philosophie ou du droit.

D'abord, Rome était comme Corinthe, il n'était pas permis à tout le monde d'y aller. L'étudiant qui voulait s'y rendre devait en solliciter l'autorisation du juge de sa province , qui lui délivrait une sorte de sauf-conduit , contenant le nom de sa famille , la date de sa naissance et une attestation sur ses bonnes mœurs. Arrivé à Rome , il devait se présenter à VOfficium censnale , où étaient inscrits les noms, les professions et l'adresse de tous les habitants. '

Une fois reçu à Rome, l'étudiant déclarait le genre d'enseignement qu'il se proposait de suivre , et il était porté sur les registres de l'école qu'il avait choisie.

Il prenait alors l'engagement solennel de se bien conduire , d'éviter les mauvaises sociétés , de s'abstenir des lieux et des réunions déshonnôtes. S'il manquait k sa promesse , l'étudiant était fouetté publiquement, chassé de Rome , et renvoyé dans son pays. Rome se considérait donc , et c'était une noble pensée, comme la tutrice légale de la jeunesse des écoles, sur laquelle elle exerçait la vigilance et les droits de la famille. Ne recevant que des jeunes gens de bonnes mœurs constatées, elle ne voulait pas rendre des ignorants et des débauchés.

Les étudiants pouvaient rester à Rome jusqu'à vingt ans; mais à cet âge, il fallait que les études fussent complètement terminées, et lorsque la vingtième année était accomplie, les étudiants étaient inexorablement renvoyés.

Tous les ans, le préfet de la ville plaçait sous les yeux de l'empereur la liste de toute cette jeunesse qui arrivait au terme do ses études, afin que le prince, averti par le chiffre total et éclairé par les notes spéciales, connût le nombre et appréciât la valeur des jeunes gens qui pouvaient élre appelés au senice del'État (i).

La loi de Valens sur l'enseignement dans la Gaule est de l'année 376. Elle se borne à pn^scrire l'établissement d'écoles dans les principales cités où il n'y en avait pas encore, notamment à Trêves, qui était le chef-lieu de la Gaule entière, à indiquer les spécialités de l'enseignement, et à fixer l'émolument des professeurs.

(1) Voir la loi de Valontinicn I" dans le Code de Théodose, lib. XIV, lit. IX, I. 1.

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Chaque école devait avoir un grammairien latin et un grammairien grec, un rhéteur latin et un rhéteur grec, en tout quatre professeurs. Néanmoins la loi subordonne le choix du grammairien grec, à Trêves, à cette considération assoz naturelle : « si Ton en trouve un capable » . Il semble que le rhéteur grec pour Trêves n'ait même pas laissé d'espoir^ car la loi se borne à fixer l'émolument du rhéteur latin.

Cet émolument est fixé pour l'école de Trêves, à trente annohes pour le professeur de rhétorique ; à vingt annones pour le professeur de grammaire latine, et à douze annones pour le professeur de grammaire grecque, si l'on en trouve un.

Vannone représentait la valeur d'une certaine quantité de blé et d'huile, administrativement réglée dans l'empire, et jugée suffisante pour la nourriture journalière d'un homme.

Dans toutes les autres écoles de la Gaule , le traitement des professeurs était un peu moins élevé. Les rhéteurs ou professeurs de rhétorique recevaient vingt-quatre annones, et les professeurs de grammaire douze (1).

C'est à cette loi que furent dues Tamélioration ou la réorganisation de plusieurs grandes écoles de la Gaule, principalement de celle de Trêves, où saint Jérôme acheva ses études ; de celle de Bordeaux , où s'illustra Ausone ; de celle de Toulouse , que n'étouffa point la domination des Yisigoths.

La loi de Théodose le Jeune sur les écoles de Constantinople est de l'année 425 ; et elle donne une haute idée du prix que son auteur attachait à la création d'un enseignement sérieux dans la capitale de l'empire d'Orient.

Cette loi crée dix chaires de grammaire latine et dix chaires de grammaire grecque; elle institue trois professeurs de rhétorique latine et cinq professeurs de rhétorique grecque, un professeur de philosophie et deux professeurs de droit.

Enfin, elle ordonne que chaque enseignement sera donné dans des salles séparées, afm d'éviter la confusion qu'amèneraient le mélange des langues et le bruit des divers cours (2).

Peut-être n'est-il pas sans utilité de placer à côté de cette loi celle que Valens avait déjà rendue en Tannée 372, au sujet de la bibliothèque de Constantinople. Afin d'entretenir, de réparer ou

(1) Cod. Tknodos., lib. XIII, lit. III, 1. 11.

(2) Ibid.,\\b. XIV, lit. IX, 1. 3.

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de transcrire tes manuscrits qui In compo.iaient , Valens avait institué sept écrivains copistes, dont quatre grecs et trois latins (I).

On aura sansdoute remarqué qu'aucun émolument n'est fixé pour les professeurs de l'école de Constantinople , ou pour les écrivains copistes de la bibliothèque; mais celte matière était réglée par un grand nombre de lois successives , ayant pour objet d'environner les professeurs et leurs familles d'immunités , de les exonérer d'une foule de chaires publiques, et de leur assigner des traitements variables sur les revenus des villes, dont les sénats ou curies les choisissaient et les pensionnaient.

II serait long et superflu d'analyser ces lois ; nous nous bornerons à en mentionner trois de Constantin le Grand , des années 321, 326, el 333 (2); deux de Julien , de l'année 366 (3) ; une d'Honorius et de Théodose le Jeune, de l'année 414 (4).

Le gouvernement romain fit donc des eltorts sérieux el constants pour répandre dans l'empire le goilt et la connaissance des lettres latines ; mais dans quel milieu fit-il en définitive pénétrer la langue de Rome? Dans ce milieu toujours restreint, alors encore plus qu'aujourd'hui , on la fortune suggère et permet la culture de l'intelligence . Quelle différence entre les écoles créées dans la Gaule par la loi de Valens et celles qui couvrent la France de nos jours,! Qu'étaient les cinquante ou soixante maîtres de grammaire latine d'alors, auprès des milliers de maîtres qui l'enseignent aujourd'hui, sur tous les points du territoire, dans les établissements de l'État , des villes ou des particuliers?

Et cependant quelle est, même aujourd'hui, la proportion de ceux qui savent bien ou mal la langue latine, par rapport à ceux qui l'ignorent absolument? Celte proportion n'est j>as d'un sur cent. Du temps de Valens, et pendaAt toute la durée de L'empire romain , c'est h peine si, avec les faibles moyens dont le gouvernement disposait, celle proportion pouvait être d'un sur mille, encore faut-il observer que le latin n'était langue parlée qu'à Rome; partout ailleurs, et surtout dans les provinces éloignées, comme la Gaule ou l'Afrique, elle n'était que langue savante, usitée de leliré à lettré , mais inconnue aux masses

(I) Cod. Theodoi., lib. XIV, til. IX, 1. (2)lbid., tib. Xtll, Ut. Il], I. 1. i, 3.

populaires, qui ne l'avaient pas apprise par de longues années d'étude. Lorsque Jérôme sortait de son cours de rhétorique à Trêves, il entendait parler autour de lui ce dialecte gaulois des Trévirs qu'il retrouva plus tard dans la Galatie ; et il est bien évident qu'en descendant de sa chaire aux écoles de Bordeaux , Ausone, rentré chez lui, parlait aquitain à cette jeune esclave qu'il a célébrée (1), et dont le nom patois était Bissula,

Ainsi, Rome seule et dans Home la société riche , oisive, cultivée, étaient le milieu occupé par le latin littéraire comme langue parlée. Dans ce milieu il régnait à titre de langue usitée, courante, naturelle, et il s'y apprenait de lui-même , selon l'observation de Quintilien, parce qu'il était l'idiome de la famille, et que le père le parlait à la fois au forum et au foyer. Vienne donc une tourmente sociale qui emporte , en la dispersant de ' toutes parts, celte société aristocratique, polie, raffinée, et le théâtre de la langue latine disparaîtra. Il restera dans les écoles comme langue savante; ceux qui l'auront apprise s'en serviront pour lire les ouvrages classiques* pour composer des poéhnes destinés aux érudits de tous les pays, pour écrire des lettrés on prose à des amis, comme Sidoine, des lettres en vers comme Ausone, Paulin ou Fortunat; mais il aura péri pour toujours à titre de langue parlée.

Nous voici arrivés en | effet à cette chute du latin littéraire comme langue parlée , question qui est à la fois l'une des plus importantes de l'histoire, et l'une de celles que l'histoire a résolues avec le moins de précision et de clarté.

On croit généralement que la langue latine a péri étouffée sous l'invasion des barbares , soit que ces barbares en aient directement interdit l'usage, soit qu'ils l'aient remplacée par la leur.

Rien n'est plus erroné que ces deux opinions.

D'abord , il est si peu exact que les gouvernements barbares aient cherché à étoufl'er la langue latine , qu'il n'en est pas un seul parmi eux qui ne l'ait immédiatement adoptée , et qui ne s'en soit constamment servi comme langue administrative et politique.

En quelle langue ont été rédigées les lois des Francs ripuaires ou Saliens, des Angles, des Saxons, des Bourguignons, des Lombards? En latin. En quelle; langue est écrit l'édit de Théodoric,

(I) Bissula, noinen teneric rusticuin puelUe... — Auioii., Edyllia, VII.

OU la loi des Ostrogoths? En latin. En quelle langue est écrit le code des Visigoths, promulgé à Aire surTAdour, en l'année 505? En latin. En quelle langue sont rédigées les lois civiles promulguées en Espagne par les Goths? En latin. Quelle langue; employèrent pour correspondre avec tous les chefs de leur administration , Théodoric et ses successeurs , en Italie, Gharlemagne et ses successeurs, en France? Les Capitulaires et la correspondance de Cassiodore répondent que ce fut encore en latin.

Les gouvernements barbares, loin d'avoir interdit l'usage du latin, l'ont au contraire autorisé et encouragé par leur exemple ; ils l'ont conservé comme langue écrite et légale , et ce n'est pas leur faute si la nature des choses ne leur a pas permis de la maintenir comme langue parlée.

La seconde hypothèse , consistant à supposer que les gouvernements barbares auraient détruit le latin en l'étouffant sous leur propre langue, est renversée d'abord par ce premier fait, que ces gouvernements adoptèrent avec empressement et conservèrent toujours l'usage du latin ; elle l'est ensuite par cet autre fait incontestable , qu'au bout de quelques générations les dialectes allemands parlés par les Francs, par les Bourguignons, par les Wisigoths, disparurent complètement dans la Gaule; que les idiomes des Lombards , des Ostrogoths disparurent aussi en Italie; et qu'au lieu de se substituer aux idiomes ambiants des nations soumises , les langues de la conquête s'éteignirent rapidement, sans laisser des traces visibles dans aucune des parties du monde romain envahi.

Il faut donc chercher ailleurs les causes de la chute du latin comme langue parlée , car il est toujours debout et vivant comme langue savante, et nous avons montré qu'il est propagé dans tous les pays chrétiens avec une ardeur, une constance et un succès que n'atteignit jamais le gouvernement de Roitie impériale. Quoique le latin ne soit plus parlé nulle part depuis environ treize cents ans, le rayon de la latinité est mille fois plus étendu aujourd'hui que du temps d'Auguste, et il y a infiniment plus de latinistes lisant avec admiration les livres de Virgile, d'Horace, de Cicéron ou de TileLive, qu'à l'époque même où leurs auteurs les composèrent.

Les causes de la chute du latin littéraire, comme langue parlée, sont au nombre de deux : la première est sa nature grammaticale, qui faisait de lui une langue étrangère en Italie, exclu-

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