CHAPITRE DEUXIÈME
lois nommé Camille , il se nomma et fut égorgé, à la demande d'Antoine (1).
A la fin du quatrième siècle, on parlait encore gaulois à Aquilée et dans la Gaule transpadane. C'est l'empereur Julien qui l'affirme. Soutenant l'opinion de Polybe, qui déclare que les Enètes sont gaulois, il dit que leur nom doit ^tre prononcé Vénètes, ou Bénètes, en vertu d'un caractère spécial propre à leur langue, et qu'ils nomment Ou. Ce caractère, placé avant la première lettre de leur nom, y remplit, dit-il, la fonction du Bêta grec (2). Les Vénètes avaient donc conservé, à l'époque où l'empire romain d'Occident penchait vers sa ruine , non-seulement leur langue nationale, mais leur alphabet spécial.
Le témoignage de l'empereur Julien est confirmé par saint Jérôme. Dans son Catalogue des écrivains illustres se trouve nommé Portunatianus, évéque d'Aquilée, lequel avait composé sous Constance Chlore un petit commentaire sur les Évangiles , en langue vulgaire du pays (3).
Ainsi, les idiomes nationaux des peuples d'Italie^ que la république romaine avait trouvés debout en s'établissant, elleles laissa tous debout en s'écroulant. Ils avaient précédé le latin littéraire, formé à Rome par les grammairiens , les orateurs et les poëtes , et ils lui succéderont. Ils formaient un corps indestructible, ayant leurs racines parmi les laboureurs et les pâtres, et Arnobe leur donne, au commencement du quatrième siècle , un nom que les siècles suivants ont consacré, en les appelAni sennoitalus, langue italienne (4).
Il arriva même , chose d'ailleurs naturelle , que ces dialectes provinciaux se donnèrent rendez-vous dans la Rome impériale ,
(1) Lire dans Arricn le récit de sa mort. — De Bell, civil., lib. III, in fine.
(2) 'EvcTOt Yàp^ol^ai, x6 icpôffOsv à)vo|iidCovTo. XOv oè rfir^ 'Fu>pLaî(i)v Tà;it6Xei; èxov- Tcov, t6 (lèv è^ocpx^? 5vo{iK ffcaCouot, ^payticf. npooGrjX^p YpapifiaTo; iv &px^ t^; cic(i>w{jLÎa;. 'EvTt y^P «ùioû «iîia^oXov x^P^^^'^P ^U- *Ovo(tàÇovot Yotp auxov Ou , xai- Xpû^vTttt àvil Toû pfjTa ico»ttxi;, itpo; irveua£b>;, oifioct, xtvoc Evexa, xal IStôrViTo; ylfâxrrii. Julian. imperat. Orat. H, p. 171-172 ; Lipsiœ, 1696.
(3) Portunatianus, Aquileiellait episcopus, iraperante Constanlio, in Evangelia, titulis ordinalis , brèves et rustico sermone scripsit commentarios. — S. Ilieron. de ViriSj illustrib., cap. \cvii. — Dans la traduction grecque antique, publiée par Erasme, on lit ).6y<*> àYpotxto. '
(4) Arnobe parle de la liste des innombrables divinités , « quam olim partem judicii acris viri atque ingcnio perspicaci , tam sermone italo expHcuere quam grœco. — Disputât . advers. Gentes^Vib. IV, cap. 6.
et s'y établirent, en la personne d'une foule d'ouvriers, de serviteurs ou de clients, groupés autour des familles sénatoriales. Les empereurs les y accueillirent avec courtoisie , et lorsque Jules César ou Auguste donnaient leurs grandes fêtes, ils faisaient dresser dans les carrefours des théâtres sur lesquels des bouffons jouaient des pièces dans toutes les langues de l'Italie (I).
On le voit donc, ni après plusieurs siècles de guerres, ni après plusieurs siècles de gouvernement commun, les Uomains ne parvinrent à substituer le latin littéraire à aucun des cinq grands dialectes nationaux de l'Italie. Le gaulois, l'étrusque , l'osque , l'ombrien , le latin rustique résistèrent à l'unification du sol italien, comme le bas-breton, le béarnais, le languedocien, le catalan du Houssillon, le provençal et tant d'autres idiomes, résistent à l'unification du sol français.
Or, si les Romains ne réussirent pas a faire du latin la langue usuelle de l'Italie, croit-on raisonnable de supposer qu'ils réussirent à en faire la langue usuelle des pays ou des royaumes lointains soumis à leur domination? croit-on logique d'admettre qu'une influence qui échoua à Vérone, à Florence, à Bénévent , à Naples, à VcUetri, c'est-à-dire tout près, réussit à Athènes, à Garthage, à Antioche, à Alexandrie, à Paris, c'est-à-dire très-loin?
Le bon sens dit qu'il serait puéril de le penser, et l'histoire le défend.
Les Carthaginois, qui furent la première des nations extérieures soumises aux Romains^ conservèrent leur langue traditionnelle.
Le maintien de la langue punique , vers la fin de la république romaine, résulte d'un passage de Gicéron dans le traité sur la Divination , où il dit que « les songes envoyés par les dieux sont aussi inintelligibles que le seraient des Carthaginois , prononçant une harangue devant le sénat romain , sans interprète (2j » .
Son maintien, au commencement du troisième siècle, résulte tout aussi clairement de la mention qui est faite, dans un passage dePapinien, de la langue punique^ parmi celles qui peuvent être employées dans les obligations verbales (3).
Plusieurs passages de saint Augustin prouvent que la langue
(1) ... Fccit nonnunquam, ctiam vicatim ac pturibus sccnis, i>er oronium linguanimliistriones. — Suélon., Jitl. Cœs., cap. XXXIX. — Oc^ar. Aug., cap. XLIII.
(2) Similes enim sont Dii... tanquam si Pœni... in senalu nostro loquerenlur sine interprète. — Cicer., De Dirinalione, lib. Il, cap. (»i.
(3) Digcst., lib. XLV, leg. 1, § 6.