CHAPITRE ONZIÈME
sivement confinée dans la société romaine; la seconde est la dispersion successive et la destruction finale de cette société, dispersion et destruction commencées par Alaric, qui prit Rome en 409, continuées par Genséric, qui la reprit et la pilla pendant quatorze jours, en 455, accomplies enfin par Totila, qui la reprit encore, la saccagea de nouveau et en fit un désert, en 547.
Il faut bien remarquer en effet qu'il est nécessaire de séparer, comme deux choses bien distinctes, Rome considérée comme siège de Tautorité souveraine , et Rome considérée comme théâtre de la langue latine parlée.
Lorsque Constantin transporta , en 330 , le siège de Tempire romain à Constantinople, il diminua sans contredit Tinfluence morale de Rome ; mais, loin de diminuer le champ de la latinité, il rétendit. Les puissantes familles qui suivirent le gouvernement en Orient y apportèrent naturellement leur langue ; et le latin fut dès lors parlé à Constantinople^ au moins dans le cercle des éléments romains qui s'y étaient transplantés.
Ainsi, encore, lorsque Honorius enlev^à Rome, en 404, le titre de capitale de l'empire d'Occident, et le^ donna à Ravenne, l'autorité morale de Rome diminua de nouveau; elle ne fut plus qu'un Duché, relevant de l'Exarchat; mais, môme dans cette situation humiliée et dégradée, Rome conservait encore sa population riche, élégante, instruite, dont le latin était la langue traditionnelle, enracinée par l'usage.
Ainsi enfin, lorsque Odoacre mit fin à l'empire d'Occident et déposa Auguslule, en 476, pour créer le royaume d'Italie, Rome ne fut plus, au point de vue administratif, qu'une ville italienne, comme Milan ou Florence; mais, au point de vue de sa langue propre, Rome restait toujours la seule ville de l'Occident où le latin fût naturellement et régulièrement usité.
Pour que le latin parlé s'éteignit il fallait donc que la société romaine qui le parlait disparût , car il cessait hors des murs de Rome d'être une langue nationale et usuelle.
C'était là le vice originel du latin littéraire; né de la grammaire et du vocabulaire de la Grèce, il était romain, non italien. La première révolution qui emporterait les familles romaines emporterait donc fatalement aussi le latin , qui était la langue de ces familles et de la ville, non la langue des tribus rustiques, encore moins celle du Latium ou des autres provinces de l'Italie; et si Rome, préservée par le catholicisme, protégée par son nom
glorieux, voyait s'ouvrir devant elle des prospérités et des grandeurs nouvelles, ses futurs hôtes, de quelque partie de l'Italie ou du monde qu'ils vinssent, devaient naturellement arriver avec leur langue; en un mot, Rome dévastée pouvait se repeupler; mais le latin, parti avec les familles primitives, et échoué avec elles sur tous les rivages, ne pouvait plus revenir.
Telle est en effet la fin que la fortune lui réservait.
Une vieille tradition , conservée dans le peuple, portait que- Rome durerait onze cents ans. Cette tradition, constatée par Claudien et par Sidoine Apollinaire (1), fixait par conséquent la chute de Rome à l'année 347 de l'ère vulgaire, si elle se vérifiait à la lettre, ou vers le commencement du cinquième siècle, si elle se réalisait dans son esprit. La prédiction s'accomplit en effet ; en l'année 410, la vieille Rome des enfants de la Louve cessa d'exister.
Le monde barbare s'y prit néanmoins à trois fois pour renverser Rome , comme s'il avait été aussi difficile de la détruire que de la fonder, et comme si la destinée avait hésité devant cettepromesse de Virgile :
ffis ego nec met as rerum, nec tempora pono ; Jmperium sine /ine dedi (2).
Ce fut Alaric qui prit Rome le premier. Il y entra dans la nuit du 23 au 24 août de l'année 410, c'est-à-dire 1163 ans après sa fondation. Le pillage dura trois jours; Alaric sortit de la ville le sixième, sans laisser de garnison. Pour des barbares, les Goths se montrèrent cléments; chargés de dépouilles, ils laissèrent les habitants se disperser de toutes parts, ou se réfugier dans la vieille et primitive église de Saint-Pierre.
Tous les riches, tous ceux qui eurent les moyens matériels de se dérober aux atteintes des barbares, se hâtèrent de fuir. Ils se retirèrent en Toscane, dans les îles voisines, en Sicile, en Afrique, en Egypte, en Palestine. Saint Jérôme reçut dans son monastère de Jérusalem quelques-uns de ces illustres fugitifs, réduits à la mendicité.
Ceux qui s'étaient réfugiés dans les églises repeuplèrent ua peu la ville, après le départ d'Alaric, qui s'en alla mourir à Gozensa.
(1) Claudian. , De Bell, getic, v. 2CC, 267. — Sidon. Apollin., Carmin,^ II, T. 375.
(2) Yirgil., Aineid., I, t. 279, 280.