CHAPITRE ONZIÈME
La chute de Rome eut en Orient un retentissement formidable et douloureux. Il est évident que c'était une civilisation qui tombait. Saint Jérôme, qui écrivait alors son traité sur Ézéchiel, consigna dans sa préface l'écho des gémissements dont l'explosion arrivait jusqu'à lui. En présence de tant de sénateurs, de tant de femmes illustres, tombés par l'infortune au niveau de leurs eslaves, il voyait le monde entier enseveli dans les ruines d'une seule ville, a in unâ urbe, totus orbis interiit (1); » c'était vrai pour la société antique que Rome seule résumait et représentait depuis la chute de la Grèce.
Mais lorsque, dans l'excès de sa douleur, le savant et saint docteur s'écriait : o Si Rome périt, que reste-t-il debout? quid salvum, si Roma périt (2) ?» il oubliait l'ordre d'idées nouveau dont il était l'un des plus glorieux panégyristes. Rome détruite, il restait le christianisme, c'est-à-dire l'avenir du monde ; il restait vous, ô Jérôme I qui vivez déjà depuis près de quinze siècles dans la mémoire des hommes, c'est-à-dire plus que Rome ellemême n'avait vécu, et qui ne mourrez pas tant que les cœurs resteront ouverts au respect de la vertu et' de l'éloquence.
Quarante-six ans s'écoulèrent; Rome s'était un pou relevée de sa chute , lorsqu'un second coup , incomparablement plus terrible que le premier, vint l'abattre de nouveau.
L'impératrice Eudoxie, veuve de Valentinien III, avait été forcée d'épouser Maxime, meurtrier de son mari. Mêlant indiscrètement le sort de sa patrie à sa propre infortune, elle fit solliciter Genséric, roi des Vandales d'Afrique, de venir venger son injure. Le barbare accourut. Il entra dans Rome le 15 juin de l'année 455; mais il y avait encore à glaner fortement quarantesix ans après Alaric. Les Vandales pillèrent Rome pendant quatorze joui»s ; ils arrachèrent les portes de bronze et la toiture en bronze doré qui recouvrait l'immense coupole du panthéon d'Agrippa; puis ils partirent, ajoutant atout leur butin plusieurs milliers de captifs, choisis parmi les familles riches et illustres. Le plus illustre de tous était l'impératrice Eudoxie elle-même, avec ses deux filles. Elle avait été vengée, mais au prix de sa liberté et de celle de ses enfants.
Ce second désastre dépeupla encore la ville d'un grand nonjbre
(1) s. Ilieron., Ezéchiel, I, Prxfat. '
(2) S. ilieron., Epï^U XCl.
de familles romaines d'origine, qui y étaient restées pendant l'invasion d'Alaric, ou qui y étaient revenues après son départ ; cependant il est permis de croire que si cette épreuve avait été la dernière, Rome aurait conservé quelques éléments de sa société polie et lettrée ; mais l'heure du coup fatal n'était pas encore venue, et elle se fit même attendre jusqu'en 547, près d'un siècle.
Ce long espace de temps fut rempli par le règne d'Odoacre, roi dés Hérules, qui mit fin à l'empire d'Occident, et par celui de Théodoric, roi des Goths, qui lui enleva le royaume d'Italie avec la vie; mais ces événements et ces luttes n'altérèrent à aucun degré les conditions de la société romaine.
Donc, en l'année 547, dans la nuit du 16 au 17 décembre, Totila, roi des Ostrogoths, enleva Home par surprise. Le pillage fut universel et horrible; il ordonna à la population tout entière de quitter la ville, qu'il allait raser. Tous les habitants, pauvres ou riches, inconnus ou illustres, durent dire adieu à leurs foyers. On les dispersa dans la Campanie et dans la Calabre.
Au moment où la destruction totale de la ville allait commencer, une lettre de Bélisaire arrêta le roi barbare, qui se contenta de raser le tiers des murailles et de brûler le Capitole ; mais en partant, il laissa la ville complètement déserte. Cette solitude dura plus de quarante jours, pendant lesquels Rome se remplit des bêtes fauves descendues des forêts du Cimino et des montagnes de la Sabine.
Tolila se retira devant Bélisaire, qui releva les murailles et les fil ce qu'on les voit encore aujourd'hui ; mais une intrigue de cour ayant fait rappeler Bélisaire, le roi des Ostrogoths entra de nouveau dans Rome en 549, cette fois en maître absolu; et il le prouva bien en y amoncelant les ruines des palais et des temples, amas de nobles débris auxquels on arrache de temps en temps quelque trésor, et sur lesquels sont bâtis les principaux quartiers de la Rome moderne.
A partir de ce moment il n'y a plus rien de romain dans Rome, ou du moins rien qui appartienne à la vieille aristocratie des Quirites. Tout y devint italien, les habitants, les mœurs et la langue.
Du reste, il ne faudrait pas croire que les rois goths fussent systématiquement hostiles aux lettres, aux sciences ou aux arts dont Rome était le foyer. Ils avaient fait la guerre à Tor, non à la pensée. Sous le roi Athalaric, successeur de Théodoric, Cas:^io-