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CHAPITRE ONZIÈME

dore, son ministre, dut réchauffer la tiédeur du sénat, qui laissait dépérir lés écoles. Il ne payait plusses professeurs du grand collège romain , et pourtant il n'y en avait plus que trois , un professeur de grammaire, un professeur de rhétorique et un professeur de droit, Jurk expositor (1). Le ministre du roi goth rappelle au sénat que Rome avait dû sa gloire au culte des lettres, ce qui prouve qu'il l'avait oublié ; et il lui ordonne de payer apx ' trois professeurs leur traitement, tous les six mois.

Au point où nous en sommes arrivés des vicissitudes de Rome, deux grands faits sont visiblement accomplis.

Premièrement, la société élégante, polie, lettrée de Rome a disparu, successivement dispersée dans tous les coins de l'empire par le vent des invasions. Plus de corporations savantes de pontifes, plus de forum aux nobles harangues, plus de bibliothèques enrichies par les manuscrits de la Grèce, plus de portiques hantés par les beaux esprits, plus d'écoles modelant la langue latine sur le type d'Athènes, plus de femmes s'étudiant avec langueur aux élégances de l'accent ionique. Peuplée des seuls habitants que pouvaient tenter et appeler ses ruines, c'est-à-dire de Sabins, de Marses, de Latins, d'Étrusques, mêlés aux faibles restes du même peuple et des esclaves abandonnés à eux-mêmes par les familles fugitives, Rome n'entendait plus résonner cette langue élégante, mais artificielle, que L'art des grammairiens et le goût de patriciens lui avaient faite, et qui était devenue un véritable dialecte grec, c'est-à-dire un idiome d'un génie étranger, isolé et perdu au milieu des dialectes nationaux de l'Italie.

Un poète anonyme de la fin du sixième siècle, dont les vers ont été retrouvés par Muratori dans les archives des chanoines de Modène, traçait ainsi le tableau de cette Rome nouvelle, dans laquelle il n'y avait plus de Romains :

a Fondée jadis par des mains illustres, aujourd'hui vaincue et captive, tu t'écroules misérablement. Depuis longtemps les nobles familles t'ont abandonnée; ton honneur et jusqu'à ton nom sont échus aux Grecs. Il n'est plus resté dans tes murs un seul des grands noms qui dirigeaient tes destinées, et ta population libre cultive' les champs helléniques; tu as pour habitants une foule d'hommes vulgaires, venus de tous les coins du monde.

(1) Cassiodor., TVirtor., lib. IX, Epitt, XXI.

et les maîtres sont des esclaves, servant d'autres esclaves (1). »

Cette disparition du latin parlé, éteint avec la société dont il était l'organe, livrait Rome aux hommes de langue et de race italiennes; l'unité philologique de l'Italie, brisée depuis Plau te, se trouvait rétablie : il n'y avait plus deux grammaires, ou deux règles du langage, l'une propre aux Romains, l'autre commune aux populations extérieures; ce n'était plus faire un barbarisme de parler à la manière des Latins ; et désormais, dans l'Italie purgée d'éléments grecs, il n'y avait plus, langue ou nation, rien de barbare que les Goths.

Secondement, la chute politique de Rome avait brisé la chaîne qui rattachait à son char et les anciennes nationalités italiennes^ comme les Ombriens, les Sabins, les Samnites, les Étrusques, les Cisalpins, et les grandes nationalités de la Gaule et de l'Espagne. La sève originelle de tous ces peuples, détournée par la conquête et employée depuis des siècles à alimenter la vie de Rome, devenait libre désormais, et sa chaleur féconde allait ranimer et constituer en existences indépendantes et séparées ces traditions assoupies, ces aspirations contenues, ces croyances comprimées^ ces âmes captives, toutes ces grandeurs antiques, humiliées mais non brisées dans la servitude, et qui allaient reprendre, leurs cours naturels, comme les fleuves qu'une perturbation a momentanément contenus ou détournés.

Avec l'usage de leur liberté, toutes ces nations allaient donc revivre de leur vie propre; et parmi tous les éléments de cette nouvelle existence, celui qui devait se manifester le plus nécessairement, le plus spontanément, c'étaient les langues locales, alors bannies presque toutes de la région des affaires publiques par la langue légale des dominateurs, c'est-à-dire par le latin.

Nous allons donc voir renaître, ou plutôt refleurir, car leur vie ne s'était jamais éteinte, ces antiques dialectes dont les monuments épigraphiques nous ont conservé les débris, et ils se glisseront peu à peu dans les actes des notaires, dans les donations aux églises^ dans les concessions féodales, dans les chartes communales, jusqu'à ce que, plus hardis et cultivés à leur tour, ils s'étalent dans les poëmes.

Toutefois, un dernier obstacle les arrête encore : imitateurs

(1) Muratori, Antiquit. italic. medii œvi, t. II, Dissertât. XXI, p. 148.

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