CHAPITRE DOUZIÈME
Donc, sous Charlcmagne les dialectes populaires menaçaient d'envahir le gouvernement lui-même, puisque ni les Évèqftes, ni les Abbés, ni les Comtes, administrateurs et juges de TEmpire, n'étaient en état d'écrire en latin. La même recrudescence des patois se montrait en Espagne et en Angleterre, où le clergé n'entendait ou n'écrivait plus la langue latine (1), et les conciles ordonnaient la traduction des Écritures et des homélies en langue vulgaire, afin que les prédications religieuses fussent comprises des fidèles.
Mais si la langue latine , en attendant la lente restauration des études classiques, se trouve désormais réfugiée chez les notaires, le style des actes montre qu'elle n'y était pas en sûreté. Elle y fut envahie par les patois. Soit que les tabellions instruits fussent rares', soit que le morcellement de la propriété eût créé parmi les vendeurs et les acquéreurs des exigences inusitées pour la désignation exacte des objets vendus, on trouve dans les actes des appels fréquents aux patois pour l'indication des confronts, des parcelles ou des familles.
Encore bannis du texte des lois et des instruments légaux , les patois vont donc se faire jour dès le septième et le huitième siècle dans les détails accessoires des actes, en attendant qu'ils s'y étalent en maîtres ; mais si l'officine des notaires leur échappe encore, la société leur appartient.
Au fur et à mesure que l'ordre s'était rétabli, le goût des études et des distractions délicates avait repris également son légitime empire. En délivrant lev femmes du gynécée antique, le christianisme avait fait d'elles le centre et le charme de la famille , et leur avait attribué ainsi une influence qui réagit sur les lettres. Ne pouvant pas suivre les écoles des grammairiens et des rhéteurs, d'ailleurs fort rares , les femmes restèrent en général condamnées à ignorer le grec et le latin. De cette situation naquit la nécessité de composer pour elles des ouvrages en langue vulgaire , la seule qu'elles entendissent, pour les initier à l'intelligence des choses religieuses , morales, historiques et littéraires.
Désormais, les prêtres, les poètes, sous peine de n'être compris ni des femmes, ni des bourgeois^ ni de la noblesse guerrière, vont donc tous prêcher ou écrire dans la langue de leur province.
(1) Mabillon expose, De Re diplomatlca, lib. II, cap. I, cet état des choses, et cite les autoritC^s qui rétablissent.
476 LANGUE FBANÇAISE.
Une littérature nouvelle, jeune, ardente, pleine de sève, alimentée par les traditions de la chevalerie, par les délicatesses d'une galanterie contenue, va produire des sujets de poème et des formes de poésie inconnus aux anciens.
L'histoire de cette renaissance et de cette expansico des dialectes celtiques en Italie, en Espagne, en France, comporte deux parties bien distinctes : celle de l'emploi de ces dialectes dans les actes publics et celle de leur culture. La première les montre adoptés dans les actes administratifs ou légaux et dans lés chartes locales; la seconde les montre anoblis et glorifiés dans les œuvres des poètes.
Pendant cette seconde période , les dialectes formeront , par la traduction des Écritures et des chroniques latines, par la rédaction de la vie des Saints, par la composition des légendes galantes, par le récit des entreprises guerrières, le premier anneau de la chaîne qui unit les chants des Bardes gaulois aux créations de la poésie moderne.
Nous allons suivre les langues vulgaires dans l'une et l'autre de ces deux périodes bien distinctes; et ce chapitre va être consacré au premier emploi usuel des patois en Italie , en France et en Espagne.
Des trois grandes langues-sœurs parlées dans les pays celtiques, la langue italienne est celle qui fut employée la première , et cultivée la dernière. Ainsi, les notaires qui se sont servis les premiers de la langue vulgaire dans leurs actes sont italiens ; mais les poètes qui ont fait les premiers des vers en patois sont limousins, normands, provençaux et catalans.
EîfPLoi DES PATOIS EN ITALIE. — Le dlalcctc corsc a l'honneur , d'avoir fourni la pièce la plus ancienne en langue vulgaire dont l'histoire ait gardé le souvenir. Elle est datée de Tannée 719, et par conséquent elle est de cent vingt-trois ans plus ancienne que les célèbres serments en langue roman^ prononcés à Strasbourg, par Louis le Germanique et ses vassaux, en l'année 842.
€ette pièce, textuellement rapportée par Muratori, est une plainte adressée à Messer Roland, comte de l'île de Corse, par Julien , abbé de File de Monte-Christo (t ).
Avant de la produire, nous croyons nécessaire de la discuter.
Après avoir rapporté intégralement la charte corse à sa date,
(1) Muratori, Àntiquit. italie. med. xvi, t. II, dissert. 35, p. 1071.