‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 217 sur 256 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Muratori, comme efTrayé de son ancienneté, ajoute : « Qui croira que cette charte ait pu être écrite en langue vulgaire à une époque si reculée? » Le doute du savant italien est donc formel; mais on va voir qu'il a fourni lui-même plus de raisons et plus de faits qu'il n'en fallait pour établir l'authenticité de la pièce.

Mais d'abord, sur quelle base repose le doute exprimé par Muratori? La charte énonce-t-elle des faits contredits par l'histoire? — Non. Est-elle d'une époque incertaine? — Non, elle est datée dans le texte même. D'où vient donc le doute? hélas! il vient du préjugé classique; la charte est en langue vulgaire , et elle appartient à une époque où il est convenu , depuis deux siècles et demi, dans les académies, que les langues vulgaires, nées de la corruption du latin, n'existaient pas encore.

Comme la plupart des savants du dix-huitième siècle, Muratori respectait au moins d'un respect extérieur et officiel la doctrine qui fait sortir l'italien , l'espagnol et le français de la corruption de la langue latine. Dans sa XXXII^ dissertation , consacrée à l'étude des origines de la langue italienne , il considère cette doctrine comme hors de controverse (1).

Mais, après avoir rendu cet hommage au préjugé des écoles, son bon sens et son savoir se révoltent, et cette doctrine hors de controverse, il la renverse de fond en comble.

En effet, après avoir rappelé et résumé la doctrine qui fait dériver l'italien du latin corrompu, ^^uratori ajoute : a Mais comment, en quel temps, par quels moyens a-t-il pu se produire un changement si considérable dans la langue latine? Comment a-t-il pu se former une si grande variété de dialectes? il est loisible à ce sujet de former des conjectures et d'avoir des opinions ; mais expliquer tout cela par des preuves certaines , c'est ce qui ne se pourrait point (2). »

Ainsi, cette même doctrine qu'il a d'abord déclarée être hors de controverse, Muratori avoue qu'elle serait hors d'état de soutenir l'épreuve de la raison et de l'histoire.

Abordant ensuite la possibilité qu'auraient eue les Romains de substituer leur langue à celle des peuples vaincus, il ajoute : « Est-ce que la soumission des peuples vaincus aurait suffi pour abolir et faire disparaître entièrement leurs langues traditionnelles?

(1) Murator , AnUquit, iialic. med.xvi, t., II, p. 989.

(2) Ibid.

Qui pourrait croire une pareille chose? Quel est celui auquel elle pourrait paraîir9^ûùé€r ou seulement possible (i)? »

Oale voir, Muratori se refuse à reconnaître comme possible la théorie qui fait dériver de la corruption du latin nos langues vulgaires ; et, poussé par les faits et par la logique y il arrive enfin à conclure nettement que les langues vulgaires ont une existence propre, antique et différente du latia» G*est une vérité qu'il exprime en ces termes :

a Je suis forcé de reconnaître qu'en remontant à^pbis de mille ans en arrière , il y avait en Italie une langue vulgaire éSffifrente du latin, et divisée en ces nombreux dialectes que nous y voyasis encore (2) » .

Ainsi, après avoir adopté la doctrine de son temps par condes* cendance pour les sociétés savantes , Muratori la renverse par respect pour la vérité historique et pour lui-même; et non-seulement il croit que la langue italienne et ses nombreux dialectes existaient plus de mille ans avant lui, mais il croit encore que cette langue vulgaire était différente de la langue latine.

Quand il parlait ainsi , le savant italien sappait donc par la base le doute qu'il avait exprimé sur la charte corse de l'an 719; car il écrivait son livi-e sur les antiquités italiennes à Modène, vers Tan 1770; et plus de mille ans en arrière le rejetaient précisément à la date de la charte contestée.

Si les dialectes de l'Italie existaient avant l'année 719, pourquoi un notaire de l'île de Corse n'aurait- il pas pu employer le sien? La probabilité de cet emploi est d'autant plus acceptable, que Muratori lui -môme rapporte plusieurs chartes de ce temps contenant des phrases italiennes, et qu'il reconnaît pour telles.

Voici en effet sept chartes du huitième siècle, toutes datées, et contenant toutes des fragments écrits en patois italiens :

729. — Charte relative à la fondation d^un hospice àLucques. On y Ht •. x offero et dono... in terra nostra ad Ronco de casale, quod dicltur Sindoni, inpezza una recipienle modioîas... (3). •

730. — Charte relative à une vente, où il est dit, au sujet des limites : «... de uno latere corre via publica (4) ». Ces mois corre via publica, dit Muratori, sont du pur italien.

(1) Murator., Antiguit. Halic. med. xvi, t. II, p. 991. ' (2) Ibid., p. 1043.

(3) Ibid., dissertât. IV, p. 129.

(4) Ibid., dissertât. XXXII, p. 1031.

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