CHAPITRE DEUXIÈME
punique était encore en usage en Afrique vers le milieu du cinquième siècle.
Dans le traité XV sur l'évangile de saint Jean, il parle du grec, de l'hébreu et du punique en termes généraux , et comme de langues vivantes (l).
Dans sa lettre XVU a Maxime , grammairien de Madaure , il parle d'un ouvrage en langue punique, composé récemment parce rhéteur, qu'il appelle : «Africain, écrivant pour des Africains (2). »
Dans son sermon CLXVIl, il s'adresse à son auditoire, composé de citoyens romains instruits et d'Africains illettrés, et il leur dit : « Il y a un proverbe punique bien connu, que je vous dirai en latin , parce que vous ne le savez pas tous en punique : « La peste vous demande un écu; donnez-lui en deux, et qu'elle s'en aille (3). »
Enfin, l'insertion au Digeste d'une décision d'Ulpien, qui autorise les fidéicommis laissés en langue punique, prouve que cette langue était encore usitée sous le règne de Justinien, pendant la première moitié du sixième siècle (4).
L'Espagne fut la seconde nation extérieure soumise par les Romains. Perdit-elle sa langue avec son indépendance? — Nullement. Cicéron constate que la langue espagnole existait encore de son temps, c'est-k-dire deux cents ans environ après la conquête, car il nomme les Espagnols avec les Carthaginois dans le p<issage de son livre sur la Divination que nous avons déjà cité, et où il dit que les ambassadeurs de ces deux peuples auraient été aussi inintelligibles que des songes, s'ils avaient voulu haranguer le sénat sans interprètes.
Après la conquête de l'Espagne vint la conquête de la Grèce. Est- il nécessaire de dire qu'en soumettant les Grecs, les Romains ne se bornèrent point à ne pas supprimer leur langue? ils l'adoptèrent, ils l'étudièrent, ils la firent enseigner chez eux, comme la source et le modèle de la leur; et, dans les livres, au forum, devant le tribunal des consuls, dans les relations privées, le grec mérita le titre que Claude lui reconnut, d'être Tune des deux langue de Rome. Ayant en effet à répondre à un étranger qui dis-
(1) s. August., Qpera^ t. III, i>ag. 1863, colon. 1. a.
(2) Ibid., t. II, pag. 30, a.
(3) Ibid.^ t. IV, p. 1 1C2, b. — Ces trois indications sont prises dansTéditiondes Œuvres complètes de saint A ugustin, donnée par les frères Gauroe ; Paris, 1837.
(1) Digeste, lib. XXXII, leg. 11.
putait devant lui en grec et en latin ^ Claude commença ainsi : « Puisque lu parles nos deux langues (1). »
Et TÉgypte, et la Syrie, et la Judée, et l'Asie Mineure, et le royaume de Pont? — Est-ce qu'en les subjuguant, les Romains substituèrent le latin à leurs langues usuelles? — Pas davantage.
En Egypte, le cophte, langue nationale des Fellhas, se pariait après comme avant la conquête. Lorsque le troisième Gordien mourut sur la frontière de Perse, Tan 2ii de l'ère vulgaire , ses soldats^lui élevèrent un tombeau, sur lequel ils gravèrent une inscription en cinq langues, afin , dit l'annaliste, qu'elle put être lue par tous les peuples de l'Orient. Ces cinq langues étaient le grec, le latin, le persan, l'hébreu et l'égyptien écrit avec des caractères alphabétiques , c'est-à-dire le cophte (2).
Les Actes des Apôtres montrent que, sous Tibère, les Juifs conservaient encore leur langue , puisque saint Paul les harangua en hébreu (3) ; et l'inscription de Gordien montre que cette langue était encore usuelle en Orient, au milieu du troisième siècle.
Quant au syriaque, il est nommé par Ulpien dans le passage conservé par le Digeste, où sont désignées les langues légalement propres à être employées dans les obligations verbales (4).
Enfin, les langues nationales des Parlhes, des Mèdes , des peuples delà Gappadoce, du Pont, de l'Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l'Egypte, de l'Arabie, de l'Ile de Crète, sont nommées comme vivantes et parlées , dans les Actes des Apôtres (5) ; et, à ceux qui préféreraient les autorités profanes aux traditions religieuses, nous indiquerions les passages de Strabon où il dit qu'il se parlait, sous Tibère, trois cents langues dans la seule Colchide et vingt en Arménie (6). Les Romains y entretenaient cent cinquante interprètes, ce qui prouve évidenmient que ces peuples n'entendaient pas le latin.
On le voit; les Romains ne substituèrent pas le latin aux langues
(1) Quum utroque, inquit, sermone nostro sis paralus. — Sucton., Claud., cap. XLII.
(2) Gordiano scpulchrum milites apud Circesium castnim feccninl , in tinibus Persidis, titulum addcnles, ctgrtec'i$,et lalinis, et persicis, et judaïcis, et Egyptiacis litteris, utab omnibus legerelur. — CapiloUn. — Gordian. trium vit. cap. 31.
(3) Quum audisscnt autem quia hcbnea lingua loquercturad illos, magis prœslileruntsilentium. — Act. Apost., cap. XXU, v. 2.
(4) Digest. Kb. XLV, leg. 1, $ 6.
{Jb)Act. Apostol. cap. Il, v. 8, 9, 10, 11.
(tt) Strabon, Geograph., lib. XI, cap. ii, § 10, cap. III, § 6.