CHAPITRE DOUZIÈME
Telle va être aussi la nécessité qui forcera les Trouvaires à écrire en langue vulgaire les grands poëmes militaires, tels que Rolandy le Cid, Alexandre, pour être lus par la noblesse, et les poésies galantes, telles que les Chansons, les Sirventes, les Lays, pour être entendus des dames.
Enfin, un troisième lecteur ne tardera pas à entrer en scène ; c'est le Bourgeois des communes, qui voudra être en état de comprendre le texte de ses franchises, et pour lequel il faudra par conséquent écrire ces franchises en sa langue, c'est-à-dire en patois de sa ville ou de son village.
La question se pose donc ainsi pour la France , comme elle s'est posée pour Tltalie^ comme elle se posera pour l'Espagne : à quelle époque la langue vulgaire, parlée de tous temps, commença-t-elle à être régulièrement écrite?
Les textes en prose les plus anciens sont du dixième siècle et en langue d'oil; les textes en vers les plus anciens sont du onzième siècle, et en langue d'oc.
Ces textes du dixième siècle sont au nombre de deux ; le premier, de l'an 940, est une charte d'Adalbéron I*"", évêque de Metz^ conservée par Borel ; le second, de Tan 966, est l'épitaphe de Flodoard, chanoine de Rheims, conservée par Mabillon.
Voici le texte de 9i0 :
« Bonvis sergent et fcaules enjoieli ; car pour cest que tu as esteis fcaules su» petites coses, je t'aususerai sus grandes coses, entre en la joie de ton signor (l). »
Voici le texte de 966 :
« Si tu You de Rein savoir ly eveque, Lye le temporaire de Flodoon le saige.
Il es mor du tam d*Odalry eveque, £ fut d^Ëpernay né par parentaige.
Vesquit caste clerc, bon moine, meilleu abbé, Et d'Agapit ly romain fut aube.
Par sen histoire maintes novelles sauras £ en ille toute antiquité auras (2). »
(1) Trésor des recherches et antiquités gauloises ci françaises, Préface, in fine.
(2) Mdbillon, Aci. SS. Ordin. S, Jiened., Sect. V, p. 329. — L'abbé de la Rue a reproduit ce texte, Ess. histor. sur les Bardes, dise, prélim., p. 53. Raynouard, qui avait, comme on sait, ses raisons pour ne pas admettre les textes romans antérieurs à Van mille, conteste Tautlienticité de l'épitaphe de Flodoard.
Son principal argument serait décisif, s'il était vrai. Agapet, dit-il, ne put pas
Si Ton compare ces deux textes à celui du poème sur Boèce, qui est aussi du dixième siècle, et dont nous avons donné un fragment dans un chapitre précédent, on ne trouvrera guère entre eux que la différence qui résulte des dialectes.
Les textes en vers du onzième siècle sont nombreux et en langue d'oc. Us appartiennent aux plus anciens Troubadours. A la tète de ceux dont les poésies sont parvenues jusqu'à nous se place Guillaume IX , comte de Poitiers et duc de Guyenne, qui prit part à la première croisade préchée par Pierre l'Ermite, et à la prise de Jérusalem, en 1099. Avant départir à la tête de ses chevaliers, Guillaume avait publié une très-belle pièce, dans laquelle il demande à Dieu et à ses Compagnons pardon de ses fautes.
Nous en extrayons les deux stances suivantes :
• Ainsi lais tôt quant amar suelb, Cayaleiria et orguelh, E yauc in*cn lay, ses tôt destuelh, On li pcccador penran fi.
Merce quier a mon companho S'anc li fi tort, qae Je m* perdo ; E ieu prei Ne Jeshu del tro E en romans e en lati (1). »
a Je laisse ici tout ce que j'aimais, mes chevaux de guerre et mon pouvoir de souverain; et je m'en vais, sans ces grandeurs, aux lieux où les péchés sont remis.
a Je requiers de vous mon pardon, ô mes compagnons, si jamais j'eusdestortsenvers vous; et j'adresse mes prières à Mon Seigneur Jésus-Christ, maitrc du tonnerre, et en langue vulgaire et en langue latine. »
A l'époque où nous sommes parvenus, la langue vulgaire s'est emparée du rôle qui, dans toute société, revient finalement aux langues nationales. Elle a reconquis sur le latin, au neuvième siècle, le domaine de l'enseignement religieux; au dixième, elle est
auber, c'esl-à-dirc ordonner Flodoard comme prélre, car Agapet ne fut élevé que plus tard au pontificat.
C'est une erreur malériclle. Agapel fut inlroni<é en 946, et Flodoard mourut 20 ans plus lard, on 9CC. 11 put donc ^tre aube par ce pape, comme raffimM rinscription. Voy. le Journal des Savants de 1817, p. 290.
(1) Raynouanl, Choix de poésies origin. des Troubad,,t. IV, p. 84. Del tro, du lonnerre. Le mot appartient aussi au catalan. On lit dans la chronique du roj En Jajmc : « Vench {;ran tro del cel, e caegren tols en terra >». — Capitol LI .