CHAPITRE DOUZIÈME
entrée dans celui de la tradition historique; au onzième, elle envahit la poésie et pénètre même dans la législation. La Croix du Maine avait vu et signale un manuscrit dans lequel « Thomas de Coucy, seigneur dudit lieu, et qui florissait sous Henri ï", vers 1060, avait écrit en vieux langage français la loi du Vervin au pays de Thierasche, contenant un formulaire de justice civile et criminelle (1) ».
Au douzième siècle, Tempîre de la langue vulgaire en France devient donc universel, sauf la part que le latin conserva jusqu'aux premières années du seizième, et qui sera précisée plus loin.
Lescommunesdu midi rédigent leurs chartes en leurs dialectes; saint Bernard prêche en bourguignon la deuxième croisade ; et les Troubadours en Limousin , les Trouvaires en Normandie, impriment à notre poésie un mouvement qui entraîne avec lui dans son tourbillon Tltalie et l'Espagne.
C'est un tableau intéressant , instructif, et qui n*a point été tracé encore, que celui de l'ensemble des principaux dialectes de la France, tels qu'ils se révèlent du douzième au quatorzième siècles, depuis Manosque jusqu'à Bordeaux, et depuis>Iorlaas jusqu'à Valenciennes.
Les types les plus étranges et les plus divers s'y montrent avec les formes qui les caractérisent et les distinguent les uns des autres.
On y voit, au midi, le patois tie Manosque à côté de celui de Marseille; celui de Montpellier à côté de celui de Béziers ; celui de Prades du Rouergue à côté de celui de Saint-Antonin; celui d'Agen à côté de celui de Bouglon ; celui de Bordeaux à côté du gavache de la Réole ; celui de Brives à côté de celui de Péri- ' gueux ; celui du Béarn à côté de celui de la Gascogne.
Au centre et au nord, on distingue, parmi les dialectes de langue d*oil, le patois de la Champagne à côté de celui de la Picardie; celui du Berry à côté de celui de l'Isle-de-France.
Deux raisons nous déterminent à' tracer ce tableau.
La première, qui est une raison générale, est fondée sur l'intérêt que ce tableau offre à la philologie et à l'histoire, en montrant que dépuis six ou sept siècles ces divers dialectes ont conservé à peu près intacte leur physionomie propre et nationale.
La seconde, qui est une raison spéciale, est la nécessité de
(1) La Croix du Maine« Bibliothèque française, t. II. p. 433.
!il.9i|' LANGUE FRANÇAISE.
fournir un argument pour la solution d'une question inoportante, encore indécise, et qui viendra au chapitre suivant; cette question, c'est la nature de la langue employée par les Troubadours.
La critique est profondément divisée sur ce point. Les critiques français prétendent que la langue employée par les Troubadours est le provençal ; les critiques espagnols prétendent que cette langue est le limousin.
La vérité est que la langue des Troubadours n'est ni la limousine, ni la provençale ; et cette vérité ressortira nettement du tableau des patois provençaux et limousins, au douzième et au treizième siècle.
Deux méthodes pouvaient présider au tableau de nos patois; ils pouvaient être classés par régions ou par dates. Nous avons préféré l'ordre chronologique.
1113. — C'est un modeste bourg du Rouergue, nommé Prades, qui a eu l'honneur d'être le premier en France à posséder ses franchises municipales rédigées en sa propre langue. Elles lui furent accordées, en 1113, par les seigneurs Hector et Pons de Camboulas.
Voici un fragment de ce patois vénérable, qui a plus de sept siècles et demi :
«... El la'vilia de Pradis, home ne femcna de las crodes eniiis, non y prendren « ni ïy feren, ni ly quceyren ni son avcr no ly tolren; ni far no lo faren ni dcfo- « ras ias crous liome ni femcna que sien en la villa, sia esla dehors, se pcr for* « factura que faran aquez no nofazian... (1). »
1 1 40. — Après les coutumes de Prades viennent, par rang d'ancienneté, celles de Saint-Antonin , accordées en 1140, par Izarn et Guillaume Jourdain.
En voici un passage :
"... Et assoguran (os lus homes et las femenas de la villa Sant Antoni, que ia M lor aver ni lor onor, se mudar se volio in altro loc, no lor toUam ni lor for- « sam en nulla guia, si por neleit conogud que agousso non o fa.lram (2). »
1187. — Si nous voulions épuiser la liste des chartes municipales les plus anciennes, il faudrait placer ici celle de Milhau,
(1) CliampoUion-Figeac, Documents inédits sur V Histoire de France^ l. if, page 11.
(2j Ibid., p. 12.
CUAPITRE DOUZIÈME. 493
conciliée en 1187 (i), cl celle de Rhodez, concédée en 1201 (2); mais nous avons principalement en vue la comparaison des types des patois; et ceux de Rhodez et de Milhau ne diffèrent pas essentiellement des deux types qui précèdent.
1196. — Ici doit prendre rang un fragment de la Coutume de Montpellier, relatif à la Commune Clôture. Le voici :
£d Tan de la Encarnacion de nostre Senhor M. C. LXXXXVI, e) mes d^Otclioire. leu En Guilhem per la gracia de Diea senhor de Monpeslier, senliers fils qui fui de Na Malheus la duguessa, promet e convenc a vos En P. de Conchas, R. Atbran, R. Lambert, iGuilhem Peire, P. de la Porta, Hue Polverel, de Monbeliart, B. Glieiza, eslablitz aministradors de la yila de MonpesUer, et a tolz los autres es devenidors aministradors de la Tila de Monpeslier que en conseil nostre « cor.oguda estarai de lot lo negoci de tota la clauzura de Monpeslier de me mezeus et de totz aquels losquals aqui doTon donar conoisseres^ segon Talbiri « la conoguda vostra d^aqui destrenherai et destrenher ferai.
1204.. — Il ne nous parait pas inutile de joindre au texte qui précède l'article 95 de la charte constitutionnelle de Montpellier, octroyée en 1204 par Pierre d'Aragon.
L'article débute ainsi :
Establitesque proszomes liais de Monpeylier ab sagramen sian eleguslz, lical •devon albirar ab sagramen los bens d^un cadaun, c manifeslar quan cadaun deia donar e despendre en aquelas cauzas que seran obs el bastimen dels murs. Et aquestz podon mermar e creycher en sengles liomes segon que ad els per bona fe sera veiayre, per lapetitezae perla grandcza de la riquezad'un cadaun (3).
1206. — L'ordre chronologique appelle ici un fragment de là charte de Manosque, concédée en 1206 par Guillaume, comte de Forcalquier, et rédigée en un dialecte commun aux Marches de la Savoie, dont Champollion-Figeac a donné un spécimen dans ses Recherches sur le patois de l'Isère, p. 162 et 163.
S'ils n'étaient prévenus du caractère spécial de ce dialecte, les philologues pourraient être entraînés à voir dans ce texte un mélange subreptice de français et de provençal.
Voici ce texte d'ailleurs remarquable :
En las figuras'de las letras memoyre est lauzée, pour ce que san que se faict ne soyt oblyé. Et pour ce aulx presens et ad?enir par se présent escript a toutz soyt
(1) Champoll.-Figeac , Docxim. inéditssur Vhist, de France, t. II, p. 21.
(2) /6irf.,p. 41.
(3) Extrait des originaux déposés aux archives de Montpellier, d'après la HC' vue des langues romanes. 2*, 3® el 4* livraisons de 1871 . — p. 93-104.
tt96 LANGUE FRANÇAISE.
uianifest que moy Guillierme par la grâce de Dieu comte de Forcalquler, f tz de monseigneur le comte Bertrand et de madame Jaucerand comtesse, non a monition, non a prières de personne, mais de ma pure et prope bonne roliinté et de pure couraige, par bon et loyal service et naturel fideiitat, lequel tontz lem(is en nos naturels hommes miens et Gzeaulz du Bore de Manoasca ay trouré du temps que a regnar je commencis (1).
i207. — Après la charte de Manosque vient, par rang d'ancienneté, un jugement rendu en 1207 par les consuls de Brive. Voici la première moitié de ce document en bas limousin, postérieur d'environ dix ans aux premières poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers :
A totz aqucus que veiran aquestas lettras, B. Lacalm, B. Rodas, G* Andreu^ et P. de Marcilhac cossoll de la viia de Briva, f^alut et patz. Nos fazen asâkber à totz per la ténor de las presentz Icttras que cum ptahtz fos entre la donina de la Raymondia et Matheu son filb d^una part, et En Donadeus borzés de Brivad^autra, sabrand queladicba doinna et sasditbs fiibs demandavo aldich bonés quel tengués lesganl à l'accord à la comi)ositio que fa faclia entre los ben à X ans passais o plus per En P. £\merîc de Cosatge et per En Guilliem Blac ques moriz, ens- (fuals fo compromés aux ébats per ladichadomna per se et per sonditz fills d*una l»art, et per laditz Donadeus d'autra, lliiquals manier feiro acta Tesgard segon que ladicba domna et so Glbs paussavo en jugiamcn devant Nos, sois assaber qae loilith Borges det claure la privadas que so entre la maiso deldilb borzés et lo maiso Pohinalés ab una cour que del fas devan ladicba privada del antheza d'un home de la testa de la soa maiso daclia la maiso delditb Pohmalés en laqoal cour el deu laissa r vctz de vas terra per loqual poques curar et delivrar ladichas priva las quant se volria (2).
42U, 1227, 12i2, i2M. — Ici vient se placer une série de textes courts mais précis, en gascon bordelais. Ils servent de titre et d'analyse à quatre chartes latines :
15 avril 1213. — « Asso es lo privilegi de la costuma per afranquir los vins deus Borgues de Bordeu. »
20 octobre 1227. — « Asso es la liltera antreyada cum la vila Bougo que los Revs, culhis la malalonta. »
17 juin 12i2. — « Asso es lo privilegi de no servir au rey foras de la senhoria et de la diuccza de Bordalcs. »
(1) Archives de Saint-Victor, Cariulaire de Manosque, 2 bis, fol. l. — DJ»posé auY archives des Bouches-du-Rbônc, et obligeamment communiqué par Tarchiviste, M. Louis Blancard. — Les lecteurs qui éprouveraient quelque hésitation sur l'authenlicilé de ce texte doivent, pour se rassurer sur ses formes françaises, se dire que les dialectes piémontais et savoyard sonl beaucoup plus rapprochés du français que les dialectes de la Provence, de l'Isère et du Lyonnais.
(2) Extrait do rorlginal déposé aux Archives de Vhdlel de ville de Brive, dû à l'oMi^eanle communication de M. So^ secrétaire de M. le maire de la ville.