‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 229 sur 256 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

main, le latin avait été établi u titre de langue légale en Espagne, après la conquête. Lorsque les barbares envahirent ce pays , ils trouvèrent, comme en France et en Italie , le pouvoir politique, l'administration et la justice organisés et fonctionnant à Taide de cette langue. Chose qui n'a pas été suffisamment remarquée, ces barbares, les Ostrogoths , les Hérules, les Lombards en Italie; les Francs, les Bourguignons, les Wisigoths en France ; les Goths, les Vandales /les Alainsen Espagne, eurent la sagesse de ne pas toucher à cet ordre légal ; et ils gouvernèrent les peuples conquis à Taide de la langue latine , qui n'était au fond ni celle des gouvernés, ni celle des gouvernants, mais qui servait d'organe et d'expression dans la région des affaires.

Ainsi, les rois goths, jusqu'à leur chute; les Arabes et les Maures, jusqu'à leur expulsion, conservèrent en Espagne l'emploi du latin comme langue politique et administrative. Les lois édictées par les rois goths, rédigées en cette langue, revisées et codifiées par Isidore de Séville, pendant les pren^ières années du septième siècle , sous le nom qu'elles portent encore de Fueros- Juzgo, furent traduites en castillan au plus tard sous le règne de' saint Ferdinand, au commencement du treizième siècle; et quelques historiens espagnols veulent même que cette traduction soit plus ancienne (1).

A partir d'Alphonse le Sage , fils et successeur de saint Ferdinand, et qui monta sur le trône en 1252, les lois de Castille et d'Aragon furent écrites en langue vulgaire, en romancey comme disaient les Espagnols; et c'est lui qui acheva, en 1260, le recueil des lois connu sous le nom de Leyes-Partidas , rédigé en castillan, et divisé en sept livres. La codification en avait été commencée sous le règne précédent.

Ainsi, le règne du latin comme langue légale finit dans les royaumes d'Aragon et de Castille dès les premières années du treizième siècle. Les dialectes nationaux prirent sa place. Tous les historiens espagnols sont unanimes sur ce point, a En l'honneur de la langue castillane, dit Aldrete, Alphonse le Sage ordonna que l'Écriture sainte fut traduite en romance, c'est-à-dire en langue vulgaire ; il en fut de même pour les lois des Sept Parties, pour les

(1) Aldrele, Del origen y principio de la lengua castellana, dit que la tradaclion des Fuerot-juzgo « estan en romance muij antiguo » ; — mais il ne la croit pas antjrieure au treizième siècle, lib. II, cap. II, p. 37.

autres lois, ainsi que pour l'histoire générale de TEspagne (t). »

Introduire d'autorité la langue vulgaire dans les tribunaux, où la procédure, née du droit canon, se mêlait intimement à des formules latines, eût été peut-être y introduire aussi un peu de confusion. Le roi Alphonse et ses successeurs laissèrent aux Cours Toption entre les deux langues.

Ainsi, redisons-le, le règne légal du latin finît en Castille sous Alphonse le Sage ; mais ce n'est pas à dire que l'emploi de la langue vulgaire ne fût pas bien plus ancien en Espagne. Beuter cite une charte du roi Sanche le Grand et de la reine Urraque, de Tan 1000, écrite en aragonais {i); Oïhénard rapporte une charte de Sanche IV, de Tan 1150, en navarrais (3) ; et Quintana cite une charte d'Alphonse Vil, de l'an H60, en castillan (4).

Les rois d'Aragon, souverains de la Catalogne et du royaume de Valence, étaient déjà entrés de leur côté dans la voie ouverte en Castille par Alphonse le Sage. Dès 1173, lesdécretsdes souverains de ces pays étaient rédigés en langue vulgaire. Tel fut le décret d'Alfonse II, roi d'Aragon , concernant la trêve de Dieu (5). La coutume de Barcelone , qui est du treizième siècle, est en catalan. En 1240 fut commencée la rédaction et la codification des lois maritimes de la Catalogne, résumant les usages observés dans les villes comnierçantes de la Méditerranée, de l'Adriatique, de rOcéan et de la Baltique , œuvre capitale , écrite en dialecte de Barcelone, et l'une de celles qui honorent le plus la mémoire du roi guerrier et lettré Don Jayme I". Le préambule de ce code commence ainsi :

« Aguets son les bo7is stablimens e les bones costumes que son de fet demar, etc. (6).»

En résumé, le treizième siècle détruisit le règne légal du latin en Espagne; trois siècles avant l'époque où le ridicule amena sa chute parmi nous!

Continuation de l'emploi des patois en France. — La langue française proprement dite était aussi formée sous saint Louis que

(1) D. Bctnardo AIdrete, Del orlg. y princip, de la lengua caslelltma^ lib. Il, cap. I, p. 37.

(2) Pero Antonio Beulcr, Crônica gênerai de Espaùa, lib. Il, cap VU.

(3) Oihcnarl, i\otit. utriusquc Vascon., lib. Il, cap. II.

(4) Geronimoile Quintana, liisfor. de antiijiieda. de Madrid^ lib. î, cap, LXIX.

(5) Constitut. décalai. y lib. X, lit. VIII, cap. I.

(6) Capinany, l. V, p. 1.

Page 1