‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 230 sur 256 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

la langue castillane Tétait sous Alphonse le Sage. Les Établisse' ments sont aussi correctement écrits que las Leyes Partidas, et le style de Thibaut de Champagne vaut celui de Berceo. Le latin aurait donc pu être dépouillé de son rôle légal parmi nous à l'époque où il Tétait en Espagne. Ce rôle traditionnel et prépondérant, il le conserva, mais en le partageant avec la langue française.

Ceux qui étudient notre histoire dans les documents originaux ont en effet sous les yeux cet étrange spectacle : lois, administration, justice, relations internationales, tout se fait indistinctement et simultanément à Taide des deux langues; et ce spectacle se maintient pendant trois siècles, jusqu'au règne de François P% inclusivement !

C'est en vain que saint Louis a écrit ses Établissements en françiiis : c'est en vain qu'Etienne Boyleaux, prévôt de Paris, a employé le dialecte de ses administrés pour la rédaction de son livre qui règle les métiers : le latin ne lâche jamais prise, et côtoie dans tous les actes publics la langue nationale.

S'agit-il de législation? On voit Louis X, en 1315 ; Philippe VI, en 1339; Charles VII, en 1458; Louis XI, en U61, confirmer en langue latine cette partie des lois de Normandie appelée Charte aux Normands (1).

S'agit-il d'administration? Les ordonnances empruntent capricieusement les deux langues; et, dans les questions que soulève l'occupation d'une partie de la France par les Anglais, on voit les rois de France traiter, en employant Tune et l'autre, depuis Philippe IV, en 1293 (2), jusqu'à Charles VII, en 1446 (3).

S'agit-il des arrêts du parlement de Paris lui-même, cet obstiné latiniste? On trouve dans le recueil de ses sentences une assez notable quantité de requêtes ou de décisions en français (4).

S'agit-il enfin de relations internationales? On trouve des dépêches écrites danî les deux langues, et cela jusqu'à François I", dont on lit, à la date du 15 novembre 1515 et du 11 février 1518, deux belles lettres latines à Léon X, où s'étale avec complaisance Yesse videatur du grand orateur romain (5).

(1) Richebourg, Grand coutumier, t. IV, p. 98, 9.

(2) Olim, publiés en 1842, t. Il, p. 6.

(3) Cliainpollion-Figeac, Lettres de rois et reines, etc., t. II.

(4) 0//m, t. II, arréUde 1279, 1281, 1286, 1292; 1301, 1310, 1312.

(5} Négociai, du Levant sous François /"", publié par Charrière, t. I, page 16, 18, Paris, 1848, in'4^

Cependant les lettres françaises avaient acquis un tel éclat dès la fin du quinzième siècle; des poètes comme Alain Chartier et Villon , des prosateurs comme Christine de Pisan et Philippe de Commincs avaient donné une telle netteté et une telle distinction à la langue, que la conscience publique en réclamait l'emploi exclusif/ surtout dans les matières où l'obscurité d'un latin bâtard était redoutable.

Telles étaient les matières judiciaires et l'administration de la justice. Jusqu'alors les enquêtes civiles et les interrogatoires criminels s'écrivaient en latin , ce qui mettail les déposants hors d'état d'en contrôler l'exactitude.

Charles Vin prit l'initiative d'une réforme, et par son ordonnance de 1 490 prescrivit l'emploi du français pour la rédaction des dépositions. Ce fut le premier coup porté à la domination légale du latin.

Louis XII porta le second ; par l'article 47 de l'ordonnance de iriiâ, il commanda que les enquêtes et les informations se fissent en langage vulgaire, ce qui autorisait l'emploi de tous les dialectes provinciaux.

Le triomphe de la langue nationale sur la langue latine dans les questions de gouvernement était donc en voie de s'accomplir, lorsque François I" l'acheva par son ordonnance datée de Vjllers-Colterets , au mois d'août 1539.

C'est ici le lieu de rapporter deux anecdotes relatives a cet acte de François I*"', parce qu'elles témoignent de la part que l'opinion publique prenait à la question.

La première, racontée par François llotman, et confirmée par Ménage, est relative aux formes ridicules que prenait le latin dans les arrêts du parlement. Un al)bé de Vendôme, arrivant à la cour, dit au roi qu'il venait de perdre un procès, mais que le parlement lui avait donné une ample compensation, en lui faisant l'honneur de lui ôter ses bottes. Le roi s'étant récrié, l'abbé continua en disant qu'en effet l'arrêt de la Cour disait : « Debotavimus et debotamus dictum abbatem (l). »

Le roi rit beaucoup, disent les uns; il se mit fort en colère, disent les autres; mais le latin du parlement fut condamné (2).

(1) Vax st>Ie du Paricinent. cela voulait dire loul si:nplemont nous avons dc^ boute el nous dcftouions ledit abbé; mais ce latin élail assez grotesque iK>ur pouvoir t>h*e traduit |)ar nous avons deboliè ci nous dvbottons.

(2) Ilottomaii, dans son Motutoriale Malhacjonis. — Ménage, O^serraf. sur la langue franc., p. 201 ; Paris, IGT'i.

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