CHAPITRE DF.UXIÈME
usuelles et nationales des peuples soumis, ni en Italie , ni hors de ritalie. Non -seulement ils n'y réussirent pas en effet; mais on ne trouverait nulle part un témoignage ancien et authentique autorisant à penser qu'ils le tentèrent.
Il faudrait donc supposer, pour donner quelque vraisemblance au système dont ce chapitre est la réfutation, que, seule dans le monde romain, la nation gauloise renonça spontanément à sa langue traditionnelle , ou qu'elle se laissa imposer l'emploi usuel du latin par les vainqueurs.
Et sur quoi reposerait donc cette exception, qui n'est d'ailleurs qu'une hypothèse idéale et gratuite? Y avait-il, dans tout l'Occident , un peuple ou plus grand, ou plus anciennement grand que les Gaulois?
Y en avait-il un dont Salluste eût dit :
« Avec toutes les autres nations, les Romains avaient combattu pour la gloire; avec les Gaulois, ils combattirent pour leur existence (1) ».
Y en avait- il un dont Cicéron eût dit :
a C'est sous le commandement de César que nous avons fait la guerre aux Gaulois : avant lui , on s'était contenté de les repousser... Par une protection spéciale des dieux, la nature avait couvert l'Italie par la barrière des Alpes. Si cette barrière s'était abaissée devant les Gaulois, jamais Home ne serait devenue le siège de la capitale d'un grand empire (2). »
Y en avait- il dont César eût dit : « C'est la première nation du monde pour la valeur militaire (3). »
Mais ces hypothèses, la raison les combat, et les faits les repoussent.
Si les Romains introduisirent le latin dans la Gaule , comme dans toutes les autres provinces de l'empire, ce fut, ainsi que nous l'avons déjà dit , à titre de langue officielle , servant aux communications du gouvernement et des cités, et non à titre de langue usuelle, proposée ou imposée au peuple gaulois.
II n'existe pas et il n'exista jamais un grand empire ne parlant qu'une seule langue. De là naît la nécessité d'en adopter une qui serve de lien à toutes les provinces. Enseignée, à l'aide des écoles,
(1) ...cum GaUispro salute, non pro gloria , certarc. — C. C. Sallust., JulurthOy cap. 114.
(2) Cicer., Oratio deprovinciisconsularib,, cap. XIII, XIV.
(3) Gœsar, De belL gallic.y lib. V, cap. liv.
dans les provinces où elle n'est pas naturelle, elle parvient à y être, sinon parlée parle peuple, du moins comprise et écrite avec plus ou moins de correction par les magistrats, toujours choisis dans les classes lettrées.
Tel est le cas de la France, où la langue officielle est le dialecte de nie de France ; de TAllemagne, où Ton a choisi le saxon ; de l'Espagne, où Ton a adopté le castillan ; de l'Italie, où le dialecte de Florence a prévalu.
Le choix de ces langues officielles n'a d'ailleurs détruit dans aucun de ces pays les nombreux idiomes populaires qui s'y parlent.
La situation du gouvernement romain, au point de vue de la langue à adopter pour les communications légales, se trouva d'autant plus difficile, que le territoire était plus étendu et le langage des provinces conquises ou soumises plus divers.
A deux pas do Rome, la langue changeait,
Franchissait-on le Tibre? — on trouvait l'étrusque.
Franchissait-on l'Anio? — on trouvait l'ombrien.
Franchissait- on le Garigliano? — on trouvait l'osque.
Poussait-on jusqu'à Rimini? — on trouvait le gaulois.
Le latin littéraire, langue spéciale de Rome, fut choisi. Saint Augustin est celui qui a le mieux défini son emploi. « Les Romains en firent, dit-il, un lien de société et un instrument de paix (i) ». Seulement , comme le pouvoir du sénat , quelque grand qu'il fût, ne pouvait pas aller jusqu'à obliger les nations étrangères à comprendre le latin, encore moins à le parler, le gouvernement de Rome couvrit le monde d'interprètes. « Il n'y en avait pas seulement suffisance, dit saint Augustin ;il y en avait abondance (2)».
Voilà donc ce qu'il faut entendre, lorsqu'on dit que Rome imposa le latin aux peuples rangés sous sa puissance.
Ce qu'elle imposait aux nations, ce n'était pas l'intelligence de la langue latine, ou l'art de la parler, c'était l'obligation de s'en servir, dans leurs rapports avec le gouvernement du sénat , et par l'intermédiaire d'un interprète.
Même enfermé dans ces limites, le rôle de la langue latine parmi les peuples étrangers n'eut pas une durée indéfinie.
(1) ut... linguam suam domilis gcntibus per pac^tn societalis imponcret. — De Civital. Dei, lib. XIX, cap. 7.
(2) ...imo et abuudaret etiam interpretum copia. — Ibid.