CHAPITRE 1>EUX1È3IË
Une révolution morale, œuvre naturelle de la civilisation, amena assez promptement une époque où le latin , langue savante, difficile, ne suffit plus, quoique appuyée sur des milliers d'interprètes, îiux relations civiles, aux transactions commerciales du monde romain , devenu presque le monde connu tout entier.
Il fallut donc, sous peine d'arrêter l'activité humaine, en arrêtant les contrats, permettre aux i^randes nationalités extérieures d'y employer leurs propres langues ; et de là va naître le décret qui décerna le caractère légal aux quatre principales langues de l'empire, qui étaient le grec, le punique, le gaulois et le syriaque.
Mais, avant de raconter cette grande révolution, précisons bien, et en quelques mots, le rôle du latin à Fiome, à l'époque où il V était le maître absolu.
Lorsque la conquête de l'Asie eut mis le sceau h la domination des Romains, la paix et le luxe les jetèrent dans le culte des arts et des lettres. Us se firent en tout les disciples des Grecs. Marins s'honorait de ne pas savoir la langue grecque (1) ; mais il devint si nécessaire de la savoir vers la fin de la république , que Varron l'apprit à l'Age de quatre-vingts ans.
Dès que les enfans savaient lire, on les mettait à la lecture et a l'étude exclusive du grec, par la raison que le latin s'apprenant tout seul, il n'avait pas besoin d'être enseigné.
« Je suis d'avis, dit Quintilien, que l'enfant commence par apprendre le grec. D'abord , le latin étant parlé par le plus grand nombre (2), nous l'apprenons en quelque sorte sans le vouloir; ensuite, Tenfant doit puiser les règles du langage chez les Grecs, d'où est venu le nôtre. Toutefois,- je ne voudrais pas que cette méthode fût suivie d'une façon tellement servile , que pendant longtemps l'enfant ne parlât que le grec, n'apprit que le grec , comme cela se fait généralement aujourd'hui. Il arrive de là que l'on contracte le vice d'une prononciation étrangère , et que les tours grecs avec l'usage desquels on s'est trop familiarisé , passent ensuite par habitude dans notre langue. L'étude du latin ne
(1) Neque litlerasgrœcas didicit; parum placcbateas disccre... ~ C. G. SallusL, Juffurtha, cap. 85.
(2) Cette phrase de Quintilien prouve clairement que, même à Rome, le latin littéraire était la langue du plus grand nombre, mais non la langue de tous. Le peuple illettré y parlait le latin usuel du Latium, le latin national , que nous retrouverons dans les inscriptions funéraires, et qui n'est autre chose que le patois italien actuel.
doit donc pas être laissée trop en arrière de celle du grec, afin qu'elles puissent bientôt marcher de front (1). »
Gomme les femmes jouent un grand rôle dans les sociétés lettrées et polies, c'était surtout parmi les femmes romaines que la passion du grec s'était répandue. Paraître grecque, fût-on étrusque, parlât-on le patois osque de Sulmone (2), c'était le faible des femmes qui voulaient être distinguées. Crainte, colère, joie, chagrins , elles croyaient ne pouvoir exprimer convenablement tout cela qu'en grec. Appelaient-elles l'homme aimé, ma vie, mon âme, c'était en grec : Zw^ xai ^\»y}i. Enfin, dit lesatirique, elles font tout en grec, même l'amour (3).
Cette éducation lettrée était naturellement le partage des femmes qui prenaient une part active dans les luttes politiques. Sempronia, célèbre comme complice de Catilina et comme mère de Decimus Brutus, meurtrier de César,'était savante dans les lettres grecques et latines (4).
Ainsi , le grec s'emparait, à Rome, de toutes les parties libres de l'activité et de la pensée.
S'agit-il des écoles des rhéteurs, où s'apprenait l'art un peu déclamatoire et creux de l'orateur antique? — Jusqu'à la préture de Cicéron, elles furent toutes tenues par des maîtres grecs, qui faisaientdéclamer en langue grecque. Les premières écoles de rhétorique latine s'ouvrirent plus tard; et encore les savants hommes pensaient-ils que les écoles grecques étaient préférables (5).
S'agit-il des poèmes, des compositions littéraires, même les plus sévères, telles que l'histoire? — On *y employait volontiers la langue grecque. Non-seulement les deux plus anciens historiens romains, Q. Fabius Pictor et L. Cincius Alimentus, avaient agi ainsi (6) ; mais l'empereur Claude composa , en grec, xx livres
(1) Quintilian. — Institut, orator,^ lib. I, cap. 1.
(2) Nam quid rancidius, quam qiiod se non putat utla Formosam, nisi quœ de Tusca Grœcnla fada est , De Solmonensi mera Cecropis. Omnia graece...
(Juven., Satir., VI, v. 1H5, 6. 7.)
(3) Concumbuntgrœce.... Ibid^y. 190.
(4) Lilteris grœcis alque lalinis docta. — G. C. Sallust. — Catilinar,, cap. XXV.
(5) Cicero ad pn-eluram usque gncce declamavit ; latine vero senior quoque... — Sueton., De claris rhetorib., cap. 1.
(6) Dion. Ilalicarn., Prœfat.^ cap. 6.