CHAPITRE TREIZIÈME
rature n'avait été dans le nord ni secondée ni dirigée comme •dans le midi par le patronage régulier des grands soigneurs ou par la fondation d'une société littéraire. Une seule tentative d'organisation avait été faite au treizième siècle par Thibaut, comte de Champagne, qui avait institué à sa cour une sorte de cénacle littéraire, composé de sept membres, qui étaient : Thibaut, Gace Brûlez, Raoul de Coucy, Henri des comtes de Soissons, le Vidame de Chartes, Thibault de Blazon et le ménestrel Muse! (1).
Au seizième siècle, la monarchie accepta le principe d'un patronage et d'une organisation destinés à développer les travaux des lettrés et à régulariser la langue française. Au mois de novembre 1570, Charles IX délivra à Antoine de Baïf des lettres patentes l'autorisant à fonder une académie de poésie (2). D'Olivet, dans son Histoire de l'Académie française, dit que lesliommes de lettres coniposant la société fondée par Baïf se réunissaient à l'abbaye de Saint-Victor. Cette institution ne survécut pas à son auteur, qui mourut en 1591.
Néanmoins, la langue française avait déjà pris le premier rang, non-seulement dans le royaume, mais, en Europe; et, au témoignage du cardinal Duperron, Charles-Quint l'appelait une langue d'Estat (3). Bouhours, qui confirme ce fait, rapporte d'après Strada qu'en remettant à Piiilippe II le gouvernement de son empire, Charles-Quint, piirlant aux états généraux des Pays-Bas, réunis à Bruxelles, employa la langue française (4).
Néanmoins , quoique déjà en possession d'une renommée et d'une influence européennes , quoique ayant atteint une régularité, une clarté, une élégance qui lui présageaient une glorieuse domination, le français n'avait pas obtenu encore des formes assez précises, une nomenclature assez épurée, un tour de phrase assez longtemps consacré par l'adoption de la société polie, pour produire de ces œuvres magistrales , qui fixent une langue et imposent ses écrivains à l'étude et au respect de la postérité.
Ce travail de perfectionnement commença pour la langue
(1) BihUoihèque de% Romans, AéteiùhvQ 1778, p. 147-191. f2)Goujct, Bibliothèque françoise, t. XÏIÏ, p. 347-350.
(3) Duperroniana, p. 70. — - Bouhours confirme le témoignage du cardinal , Entretiens (TAriste et d'Eugène, p. 70.
(4) Stradd, De Bello belgico. — Bouhours, Entretiens d*Àriste et d* Eugène, p. 70.
française avec la renaissance , et dura un siècle et demi. Voici comment Tun de nos plus habiles critiques, le Père Bouhours, expose les phases de ce travail et en caractérise les résultats.
Pendant la première moitié du seizième siècle, Amyot, Joachim du Bellay, Ronsard, commencent à fixer la langue.
Pendant la seconde moitié, Desportes, Duperron, Malherbe, Goëffeteau, poursuivent et perfectionnent Tœuvre de leurs prédécesseurs.
Pendant la première moitié du dix-septième, Balzac, Vaugelas, Voiture, Costar, Patru, Ménage donnent à la langue ses formes définitives (1).
Pendant la seconde moitié. Corneille, Molière, La Fontaine, Racine, Bossuet, Fénelon, la consacrent par leurs immortels ouvrages.
Quels sont les principes qui présidèrent à cette longue et savante élaboration de la langue française? — Étudier cette question et la résoudre, c*est rechercher et indiquer les causes qui créèrent l'universalité de notre langue , car il est évident qu'elle en est encore beaucoup moins redevable aux beaux ouvrages qu'elle a produits qu'à ses qualités propres et à sa nature même.
En effet, lorsque, à la fin du treizième siècle, Brunetto Latini, écrivain italien, adopta la langue française pour composer son livre le Trésor, il ne put être guidé dans son choix par les œuvres déjà écrites en cette langue, car il n'y en avait encore que bien peu, la plupart des Trouvaires et Villehardouin s'élant servis de dialectes de langue A*oil voisins, mais différents du français proprement dit.
Lorsque Charles- Quint, souverain étranger, qualifiait le français de langue d'État , et s'en servait pour traiter les affaires de son enipire, il ne pouvait non plus être déterminé par la lecture des livres écrits en cette langue, encore fort rares à cette époque.
lly a bien plus; si les chefs-d'œuvre suffisaient pour vulgariser une langue et la porter au-delà de ses limites naturelles, Charles-Quint aurait trouvé dans ses propres États , en Espagne et en Italie , deux langues alors bien plus riches que la nôtre en beaux ouvrages. Mais le principal rôle d'une langue est de servir d'instrument de communication entre les hommes; et lors-
(1) Bouhours, En/rc//e?w d'Amie et d'Eugène, p. I28etsuiv.
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que des nations en adoptent une qui leur est étrangère, c'est une preuve qu'elle possède des qualités essentielles généralement reconnues, et qui manquent aux langues de ces nations ellesmêmes.
Trois idées générales présidèrent à l'élaboration et au perfectionnement de la langue française, opérés surtout pendant la seconde moitié du seizième siècle , et la première moitié du dix-septième.
La première consista à défendre la langue contre Tenvahissement des termes et des tournures appartenant en propre aux dialectes provinciaux.
La seconde, à la préserver d'un remaniement trop pédantesque, opéré à l'aide de mots grecs ou latins.
La troisième, à la soumettre aux règles du langage usité dans la société polie.
Maintenir l'intégrité, la pureté de la langue française, la préserver de l'invasion des dialectes environnants du Berry, du Poitou, du Maine , de la Normandie, de la Picardie , de la Champagne, delà Bourgogne, comme les Attiques avaient défendu leur langue contre le vocabulaire et l'accent des Ioniens, des Doriens et des Éoliens, telle fut la première tache que s'imposa la critique du dix-septième siècle.
Et cette tâche n'était pas aisée, car la plupart des dialectes possédaient alors des œuvres dignes de respect ; et de même que la noblesse de province avait forcé les portes-du Louvre , il était malaisé d'interdire la cour et la ville à des idiomes qui s'y présentaient au nom de saint Bernard , de Joinville, de Froissart, de Rabelais ou de Montaigne.
nie fallait bien néanmoins, si l'on voulait que le français restât le français et ne devînt pas l'artésien , le manceau ou l'angevin.
Cette distinction des dialectes semble inconnue à la philologie de notre temps, qui prend la langue de Joinville ou de Guillaume de Lorris pour du vieux français. La grande critique du dixseptième siècle ne s'y trompait point, car elle savait bien , comme nous l'avons souvent répété , que le français c'est le dialecte de Paris et de l'Isle de France.
Elle renouvela donc, au nom de Paris et du français, la lutte que les lettrés, fondateurs de la Crusca , avaient soutenue, au nom de Florence et de l'italien , contre les autres villes toscanes. Cependant lescinq villesde Sienne, de Pise, de Lucques, d'Arezzo et de
Pisloie avaient en leur faveur le témoignage de Dante , qui avait placé leurs dialectes en tète des meilleurs; il ne leur fallut pas moins cdûrber la tête devant Tidiome du Vieux Marché, qui devint la langue de toute Tltalie (1).
Et lorsqu'on étudie la littérature des dialectes de la France dans ses représentants les plus illustres , on reste frappé du trouble qu'elle aurait jeté dans la langue française si une critique éclairée et des mains fermes n'avaient pas défendu l'entrée de son sanctuaire.
Qu'on prenne les plus grands de ces écrivains , ceux dont la renommée est la plus solidement assise et la plus justement consacrée, par exemple Froissart, Rabelais et Montaigne, et l'on verra que leur langue n'aurait pu être versée dans le français sans le troubler et l'altérer profondément.
Froissart, qui a écrit ses Chroniques en picard et en wallon , se moquait lui-même de ceux qui le prenaient pottr un écrivain français. Parlant des grands seigneurs anglais, qui lui firent accueil lors de son voyage à Londres, en 1394, il dit : « Pour ce que Messire Guillaume de l'Ile me vitestrangeret des marches de France, car toutes gens de la langue d'oïl, de quelque contrée ou nation qu'ils soient, ils les tiennent français^ se accointa de moi (2) » . Beaucoup de critiques d'aujourd'hui tombent dans l'erreur de Messire Guillaume , quoique la lecture de Froissart dût les éclairer.
Ainsi, un nombre considérable de ternies employés par le chroniqueur présentent les caractères les plus accusés des dialectes picard et wallon. Tels sont, entre beaucoup d'autres, rechups, pour reçus ; verde laigne, pour bois vert ; garchons, pour garçons ; prinches, pour princes; querquié, pour cherché; énort, pour encouragement; s'ensoigner, pour s'appliquer ; enfès, pour enfant ; tai/dn, taye, pour ayeul, ayeule; sérourge, pour beau- frère; dalès, pour auprès; bleschié, pour blessé; véch/, pour voici ; en gengles, pour en colère ; on était tanné de lui, pour on était las de lui ; cher-eus, pour cercueil; au coup, pour à la fois; si sûmes chi a fuis, pour nous nous sommes enfuis ici (3).
(1) Cetle curieuse querelle fut soutenue, au nom des cinq villes , par Girolamo Gigli, dans son Vocabulario cateriniano, composé avec les écrits de sainte Ct, Iherine de Sienne.
(2) Froissard, Chroniques^ liv. IV, chap. .(0.
{^) Au coup pour à la /b/5, est aussi une expression gasconne. Comme Froissard l'a employée au sujet d*un passage de la Garonne , en disant qu'on n'avait pa