‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 242 sur 256 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Il est donc impossible de lire Froissart,.san$ reconnaître immédiatement que la langue qu*il emploie n*est pas la langue française.

Il en est de môme de Rabelais. Né sur les marches du Poitou, de TAnjou, du Maine et du Berry, c'est un peu tous ces dialectes et surtout le dialecte berrichon et le dialecte poitevin qu'il a employés.

Quoiqu'il soit mort sous le successeur de François I", en 1553, Rabelais n'a pu se passer d'un glossaire pour ses œuvres, parce qu'il n'a pas employé la langue française. Il n'a fallu de glossaire ni à Marot, ni à Marguerite de Navarre, ni à Amyot.

Mais aussi qui donc aurait pu, à moins d'être du Poitou ou du Berry, lire couramment Rabelais? Qui aurait pu comprendre al- Arcner, pour exciter ; berle, pour cresson; burion, pour cabane; <^hauvent/, pour moisi ; charnpi, pour enfant abandonné ; amoustillé; pour fourni^ pourvu; chavant, pour chat-huant ; jadeau, pour écuelle; drapeau, pour chiffon; alourdir, pour étourdir; e?îfondrCy pour mouiller; galarné, pour vent de nord-ouest; met^ pour pétrin ; millorque, pour bouillie de maïs ; natreté, pour ruse; nigeasser, pour s'amuser ; yja/w, pour hme;peautraille, pour populace ;pibole, pour cornemuse ; piscantine, pour piquette ; plumail, pour volatile ; sulz, pour. sureau; té, pour tilleul ; triboU, pour désordre; vane, pour mou, faible; boucin, pour morceau (l)?

La situation de Montaigne lui eût été pareillement un obstacle à peu près insurmontable à la pratique correcte de la langue française, s'il eût eu la pensée ou l'ambition de s'y appliquer. Il prit celle qu'il avait sous la main, un peu périgourdine , un peu poitevine, un peu saintongeoise; et il la façonna en lui donnant l'empreinte de son génie. Lui-même déclare qu'il y mit plus de fantaisie que de science. « Me voîcy devenu grammairien^ dit- il, moi qui n'apprins jamais langue que par routine , et qui ne sçai encore que c'est d'adjectif, conjonctif et d'abblatif (2). »

Il mêle donc habituellement les dialectes qui l'environnent; il d\i macheure , pour tâche; asteure, pour maintenant; ressiner, pour faire collation; et il tire un charmant parti du mot poitevin

mettre dans la barque que (feux chevaux au coup^ il n'est pas impossible que le chroniqueur ait emprunté le mot à la langue du pays, où Ton dit aou cop.

(l)Une bonne partie de la langue de Rabelais appartient au Poitou. — Voir le petit et excellent glossaire publié par M. Deauclîet Filleau, Niort, 1864, chez Clouzot.

(2) £ssaiSy \ïv. I, chap. 48.

éloise, étincelle, dans cette belle phrase : a Notre vie est une éloise dans le cours d'une nuit éternelle (1) ». Cependant , il a le sentiment vrai en philologie comme en autres choses , et il propose la création du mot gratitude, à propos du lion d'Androclès. « Quant à la gratitude, car il me semble que nous avons besoing de mettre ce mot en crédit, ce seul exemple y suffira (2). »

Comme Rabelais et Froissart , mais à un plus éminent degré , Montaigne fut un grand écrivain ; mais, selon l'observation de Ménage, il fut un écrivain gascon, dans le sens qu'on attachait à ce mot au dix-septième siècle (3).

Eh bien, la première préoccupation de la critique fut de préserver la langue de Paris de l'envahissement des expressions et des tournures venues des idiomes provinciaux, au moins dans ce qu'elles auraient d'excessif ou d'exclusivement local.

Ce fut donc le système du criblage imaginé par Dante qu'on appliqua aussi à la langue française. Coëffeteau, Balzac, Yaugelas, Voiture, Costar, Ménage, Bouhours , sont ceux qui l'appliquèrent avec le plus de sévérité ; et la société polie et lettrée de l'Hôtel de Rambouillet était le tribunal suprême qui prononçait sur le sort des mots soumis à sa juridiction; tribunal essentiellement compétent en matière d'érudition et de goût, mais dont le public osa néanmoins casser quelquefois les arrêts.

C'est un travail à la fois plein d'intérêt et de profit que de suivre dans les œuvres de ces savants ces grandes assises où sont appelés, discutés et jugés les éléments divers de notre langue . Les débats semblent souvent oiseux , quelquefois puérils ; mais ils retrouvent bien vite leur utilité et leur grandeur, quand on songe qu'ils ont eu pour résultat de consolider l'empire universel de la langue française.

Ainsi , en ne considérant que les mots ayant leur racine dans notre langue, sont signalés comme nouvellement admis : désagrément, étourderie, historiette, burlesque, proposés par Sarrazin; im- 'pardonnable , imaginé par Segrais. Sont signalés comme vieillis : courtois et courtoisie ; est repoussé comme n'étant pas français, efficacité (-i). Le temps n*a pas ratifié ces décisions , en ce qui

(1) Essais, liv. III, chap . 5.

{2)Ibid., liv. II, cliap 12. Apologie de Jean Sebond. (3)MénagP, Observât, sur la lang. franc., p. 63, 64 ; Paris, 1672. {^) Bouhours, Remarq. nouv, sur la langue franc. ^ p. 50, 354, 381. — Ménage, Observât, sur la lang. franc., p. 340, 1, 2.

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