‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 243 sur 256 · CHAPITRE TREIZIÈME. 5il · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME. 5il

touche courtois et courtoisie, si usités par les Troubadours; efficacité était encore exclu du temps de Molière, qui disait efficace (i).

La deuxième préoccupation des critiques fut de préserver la langue française de Tenvahissement du latin et du grec. Le danger était sérieux, au milieu de l'engouement d'ailleurs légitime en lui-même que la renaissance avait produit en faveur des lettres antiques, et de la direction nouvelle imprimée aux esprits par Ronsard.

La postérité , depuis que la langue est formée , n'a plus le sentiment des luttes passionnées qui présidèrent à sa formation ; et le principe national ou gaulois qui a prévalu a fait méconnaître les efforts énergiques et éloquents de Pierre de Ronsard, qui, comme Cicéron, voulait verser le vocabulaire grec dans son propre idiome , avec la pensée de l'enrichir. Assurément nous devons nous applaudir de l'échec de Ronsard , puisqu'il a préservé notre langue d'un remaniement qui l'eût dénaturée; mais il serait injuste de méconnaître la sincérité et le talent qu'il déploya dans une tentative qui d'ailleurs ne resta pas sans utilité pour la flexibilité et pour l'ampleur du langage.

Voici du reste comment il explique lui-môme le but de ses efforts :

Avecques grand travail tout le premier je suis

Qui de Grèce ai conduit les Muses en la France,

£t premier mesuré leurs pas à ma cadence ;

Si, qu'au lieu de langage et romain et grégeois,

Premier leur fis parler le langage François ;

Tout hardi, ra^opposant à la tourbe ignorante.

Tant |)lus elle crioit, plus elle esloit ardente

De déchirer mon nom, el plus me diffaraoit,

Plus d^un courage ardent ma vertu s'allumoit

Contre ce populaire, imitant mille choses

Dedans les livres grecs divinement encloses.

Je fis des mots nouveaux, je restaurai les vieux ,

Bien peu me souciant du vulgaire envieux,

Médisant, ignorant, qui depuis a fait conte

De mes vers, qu*au premier il me toumoit à honte (2).

La vigilance et la sévérité de la critique ne purent s'opposer à

(1) Molière dit dans la préface des PrdcUuses ridicules : • Une louange en grec est d^une merveilleuse efficace, »

(2) Ronsard, Discours contre Fortune, à Odet de CoHigny.

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l'entrée dans notre langue de quelques mots venus du latin ou du grec, el qui y avaient leur place naturelle et nécessaire , puisque la plupart désignaient des choses nouvelles. Ainsi , Ronsard fit admettre Ode [\)\ Baïf, Épigramme^ Élégie; Ménage, Prohateur; Balzac, Féliciter. Il ne fut pas aussi heureux pour urbanité, qui ne fut pas reçu, dit Bouhours (2). II était dans les destinées de ce mot d'éprouver les rigueurs des lettrés et la faveur du public. Quintilien nous apprend qu'urbanus, produit du temps de Cicéron, avait été peu accueilli par lui (3). Le mot n'en a pas moins prévalu , parce qu'il exprime avec précision une idée qui n'a pas d'autre nom^ soit, ^en latin , soit en français. Il en fut de môme pour le mot sagacité, qui n'était pas encore admis en 1683. On voit que l'autorité des savants ne suffisait pas à repousser les mots utiles, comme elle était impuissante pour faire prévaloir les mots inutiles. C'est ainsi que M"* Scudéry, malgré son crédit, ne put faire accepter le mot pigeonne, qu'elle proposait à la place de colombe (4).

Il est d'usage dans une certaine critique de regretter et de blâmer l'influence considérable qu'exercèrent sur la formation et le perfectionnement de la langue française les grandes dames qui, sous le nom de Précieuses, possédèrent pendant trente années le sceptre des lettres à l'Hôtel de Rambouillet. Sans nous arrêter au nom des Précieuses, nous signalerons les services réels et importants que rendirent à notre langue les seigneurs, les savants et les femmes distinguées qui se groupèrent successivement autour de Catherine de Vivonne, surnommée Artcnice, et de sa fille Julie d'Angennes, devenue duchesse de Montausier.

D'abord, il ne faut pas perdre de vue la juridiction naturelle et légitime des femmes sur les langues vulgaires modernes, puisque, selon la juste observation de Dante, c'est pour elles qu'on les a écrites. Lorsque les lettrés du dixième siècle, désireux de franchir le cercle fort étroit des savants , voulurent s'ouvrir la sphère infiniment plus étendue de la société mondaine, ils furent forcés de renoncer à l'usage de la langue latine*, qu'aucune femme n'entendait, qu'infiniment peu de chevaliers avaient

(1) Boubours, Remarq, nouvelles, p. 388. — Ménage, Obaervat. sur la lang. franc., p. 308, 'MO, 1, 2.

(2) Bouhours, Btmarq, nouv., p. 419.

(3) Quinlilian., Inslil. oraf,, Mb. ViII, cap. 2.

(4) Ménage, OOscrv. sur la lang. franc., p. 342.

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