‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 244 sur 256 · CHAPITRE TREIZIÈME. ik · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME. ik

apprise (1), et qui était absolument inconnue du peuple. Il fallut parler aux femmes, aux chAtelains, aux bourgeois la langue qu'ils comprenaient, c'est-à-dire la langue vulgaire, dite romane; et comme c'est principalement pour les grands seigneurs, qui les protégeaient , que les Troubadours dans le midi et les Trouvaires dans le nord composèrent leurs ouvrages , on est bien obligé de reconnaître que les femmes distinguées exercèrent une influence aussi utile que décisive sur la culture des dialectes en général, et de la langue française en particulier. Croit-on que la reine Blanche n'ait pas influé sur le style élégant des chansons du comte de Champagne?

Les dames de l'Hôtel de Rambouillet étaient donc des juges naturels des écrits de Corneille , de Molière et de Racine, conune les dames réunies à Signe ou à Pierrefeu l'avaient été des Tensons de Raymond de Miraval et de Bertrand d'Allamanon.

Ensuite, où donc aurait-on trouvé un aréopage plus éclairé, plus éminent , plus illustre que celui qui se réunissait à l'Hôtel de Rambouillet? Les gentilshommes s'y nommaient Richelieu, Condé, Montausier; les hommes de lettres Balzac, Voiture, d'Urfé, Ménage, Racan; les femmes, duchesse de Longueville, Deshoulières, de Lafayelte, Julie d'Angennes, marquise de Sévigné. Au point de vue du savoir, de la courtoisie , de la distinction des manières, de la finesse et de la sûreté du goût, qui aurait légitimement récusé de tels juges?

On ne saurait donc méconnaître les services rendus à notre langue par cette sorte d'académie libre de l'Hôtel de Rambouillet, dont les principaux membres étaient ce qu'il y avait de plus illustre, de plus instruit et de plus élégant à la cour de Louis XIIl et à la cour de Louis XIV ; et il fallait bien que cette société eût conquis le respect des contemporains, pour que Fléchier, au milieu d'une oraison funèbre, osât porter jusque dans la chaire le souvenir, le nom et l'éloge de Yincomparable Arténice (2).

Cette culture exquise porta ses fruits. La langue française fut adoptée partout au dehors, et Bayle put constater sa domination universels» en ses termes :

(1) Personne ne contestera à Du Guesclin l'honneur d'élre considéré comme l'un d66 plus beaux modèles de la chevalerie. Coi)ondant la chronique à peu près contemporaine composée sur sa vie nous apprend qu'il ne savait ni lire ni écrire.

(2) Fléchier, Oraison funèbre de l'abbesse d'Uycres.

ùkk LANGUE FRANÇAISE.

« On l'entend et on la parle dans toutes les Cours de TEurope.... veut-on qu'un libelle coure le monde? on le traduit en français (I). »

Ce n'est pas , nous l'avons dit , à cause des chefs-d'œuvre qu'elle a produits que notre langue a conquis cette universalité que le grand Frédéric faisait constater et expliquer, en 1785, devant son académie de Berlin. La langue italienne et la langue esgagnole ont produit de leur côté des chefs-d'œuvre aussi indiscutables. La langue française doit sa renommée à ses qualités intrinsèques, et ces qualités qui lui sont propres, elle les a reçues du concours des esprits diversement éminents qui l'ont fondée; elle doit aux érudits sa clarté, aux gentilshommes sa distinction, aux grandes dames sa finesse. Une réunion prodigieuse de circonstances s'était produite pour lui imprimer le sceau de la perfection. Pendant que l'Hôtel de Rambouillet lui donnait l'élégance, les solitaires de Port-Royal traçaient ses règles, et dans la chaire, au théâtre, dans le monde, Bossuet, Corneille, Molière, Racine, madame de Sévigné, ciselaient son style.

Le produit de tant de savoir, de noblesse et de goût , c'est la langue française du dix-septième siècle.

Ayant conquis l'empire qu'elle exerce par ses qualités, la langue française ne peut le conserver que par elles. Les lettrés qui l'écrivent, les grammairiens qui la réglementent, l'Académie qui la dirige, doivent donc s'appliquer à les lui maintenir.

Pour rester universelle, il faut qu'elle reste elle-même; c'està-dire :

Par rapport aux langues de l'antiquité, il faut qu'elle reste gauloise (2);

Par rapport aux dialectes provinciaux, il faut qu'elle reste parisienne ;

(1) Dictionnaire univers, de Fureiière, Préface de réditionde 1691.

(2) De tous les philologues, sans exception, Ratnusest le seul qui ait constaté, en y applaudissant, Pimmuable conservation, à travers les âges, de la grammaire gauloise, anciennement célébrée par nos Druides. «Combien que les Romains cl les François ( Francs ), dit-il, nous aient innové une infinité de paroles et de Taçons de parler,... toutefois la grammaire gauloise nous est demeurée es nombres et c^is des noms, es personnes et conjugaison des verbes, en toute terminaison de chaque mot, au bAliment et structure de Toraison; et quelque espèce que les estrangers ayent apportée en la Gaulle, les Gaullois l'ont habillée à la Gaulloyse ». — Grammaire de Pierre de la Ramée, p. 14. Édil. de 1587

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Par rap[)ort à l'emploi des mots et au ton général de la phrase, il faut qu'elle reste l'organe de la société polie.

Nous avons tous, en France, le plus manifeste et le plus immense intérêt à maintenir l'université de notre langue. Écrivains, nous pouvons par elle être lus dans le monde entier ; citoyens, nous pouvons par elle faire pénétrer nos idées parmi les autres peuples.

La langue des Grecs survécut à leur existence nationale ; et bien des siècles après la chute des gouvernements d'Athènes, de Corinthe ou d'Argos, la langue grecque était encore parlée dans le monde connu.

Qui d'entre nous n'aurait cette ambition pour notre langue?

Quelque amère que pût être pour le patriote l'hypothèse d'une lointaine désorganisation de notre nationalité, l'historien et le philosophe peuvent l'admettre et la débattre. Eh bien, si notre langue reste en possession des éléments qui la constituent , elle survivrait encore à ce cataclysme hypothétique, et porterait aux générations les plus reculées le souvenir et l'image de la grandeur morale et de la culture intellectuelle de la France.

Notre langue peut braver toutes les autres; car quelle est, dans le monde, celle qui possède ou qui est en état d'acquérir les qualités nécessaires pour la remplacer (1) ?

(1) Montesquieu avait ecUe confiauce, et il l'exprimait ainsi : M Notre langue est si universelle à Vienne, qu\^llc y est la seule riiez \e» honnêtes gens, et l'italien y est presque inutile. Je suis |>ersua(k^ que le tranvais gagnera toujours dans les pa}s étrangers. La Gonununication des peuples y est si grande, qu'ils ont absolument besoin d'une langue commune, et on choisira toujours notre français. » — Lettre à l'abbé (VOlivet.

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