‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 3 sur 256 · VJ PRÉFACE · texte numérisé non relu

VJ PRÉFACE

Romains avaient imposé leur langue aux Gaulois , eux qui n'avaient pas réussi à l'imposer à leurs voisins les plus immédiats , aux Ombriens , aux Étrusques et aux Samnites.

Aussi le système du latin pur, appris par la nation gauloise y fut-il abandonné vers le commencement de ce siècle, quoi qu'eût pu faire dom Rivet, son propagateur le plus habile et le plussavant (1); et, sous l'impulsion de Raynouard, on imagina le système actuellement enseigné , qui suppose que les Gaulois corrompirent le latin littéraire et en firent ce qu'on appelle la langue romane.

Au point de vue de l'histoire et du bon sens , la difficulté était déplacée; elle n'était pas diminuée.

Toutes les invraisemblances , toutes les impossibilités matérielles et morales qui faisaient repousser l'accord ^ tacite ou concerté, des soixante-quatre grandes nations gauloises pour introduire chez elles le latin pur, se réunissent et s'accroissent même pour rejeter l'idée de l'introduction du latin corrompu.

Le problème posé par l'une et l'autre de ces hypothèses est double.

Il faut expliquer d'abord pourquoi , seuls dans la vaste étendue du monde romain , moins fidèles à leur nationalité que les Carthaginois , les Grecs , les Égyptiens , les Syriens, les Asiatiques, plus dociles que les Étrusques, les Osques, les Vénètes, qui avaient tous conservé leurs langues traditionnelles, les Gaulois s'étaient résolus à renoncer à la leur;

Il faut expliquer ensuite comment , s'ils prirent en effet le parti de substituer à leur langue natale un latin altéré, les Gaulois de toutes les parties de la Gaule, ceux de la Suisse, ceux de la Belgique, ceux de l'Armorique , ceux du Béarn,

(1) Dom Rivet, le savant bénédictin auteur des IX premiers volumes de VHisloire littéraire de la France y a formulé et développé la doctrine dans YAvertissement placé en tète du tome VII.

Roquefort, Raynouard et TUniversité se sont bornés à reproduire sa doctrine et ses arguments.

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ceux du Roussillon, ceux de la Provence, ceux de TAuvergne, purent s'entendre pour introduire partout dans le latin exactement le même genre et le même nombre d'altérations?

Quoi I sur vingt ou trente mille villages , pas un seul, en corrompant le latin y n'a eu la fantaisie de conserver le genre neutre , qu'il avait? Quoi! sur dix mille vallées , pas une seule, en corrompant le latin, qui ne se soit donné le plaisir de lui imposer l'article le, la, les, qu'il n'avait pas? Quoi ! la déclinaison et la conjugaison latines n'ont pas trouvé gr&ce devant un seul Gaulois? pas un p&tre qui, du Rhin aux Pyrénées, ait voulu du génitif on du datif? pas un bouvier qui, de TOçéan au lac de Genève, se soit laissé fléchir par le verbe déponent?

Apprendre le latin était assurément une chose impossible à la nation gauloise , mais dans laquelle néanmoins l'impossibilité tenait surtout à l'infirmité des hommes; corrompre le latin, au point d'en faire sortir la langue romane , c'està-dire une langue entièrement différente, fondée sur une grammaire sans précédents , possédant son système propre et logique de décliïiaison, de conjugaison etde syntaxe, c'était une chose bien plus impossible encore, parce que Timpossibilité y découle à la fois de l'infirmité des hommes et de la nature des choses.

èe qui est puéril en effet, ce n'est même pas surtout de supposer que des chevriers illettrés du Cantal , du Hont- Lozère, du Jura, des Cévennes et des Pyrénées, aient pu, sad^ s'être jamais vus, s'accorder, dans leurs patois respectifs, sur le substantif, le verbe, l'article ou la syntaxe; c'est de supposer que des œuvres pareilles puissent être entreprises et réalisées, même après un concert entre savants. Les hommes ont pu désapprendre certaines langues; ils n'en ont jamais créé une seule.

D'ailleurs, l'histoire n'a jamais dit que les Gaulois, restés possesseurs invariables du sol de la patrie, y aient perdu leur nationalité, ou, ce qui revient au même, l'histoire n'a jamais dit que les Gaulois aient j à un moment quelconque, cessé de parler leur langue.

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On n'a jamais cité , on ne citera jamais un livre , une chronique , un passage , une ligne , un mot y desquels on ait le droit d*inférer que, pendant ou après la domination romaine , la nation gauloise avait oublié sa langue , pour lui substituer la langue latine.

Ce sont quelques érudits du seizième et du dix-septième siècle et à partir des Scaliger qui, ne sachant comment expliquer la présence simultanée, dans le latin et dans le français, d*un certain nombre de termes communs, ont imaginé de dire que les Romains avaient imposé Tusage du latin aux Gaulois.

Cette doctrine , si accréditée qu'elle soit devenue , n*est donc jusqu'ici qu'une pure hypothèse, qui attend, depuis trois cents ans, une tentative de preuve.

L'Université, qui a le dépôt de l'Enseignement public; l'Académie , qui a la direction de la langue française ; l'École des chartes, qui a la lecture et l'interprétation de nos vieux manuscrits, s'écrient en même temps et tout d'une voix :

Le français n'est qu'une dérivation et une corruption du latin !

Mais demandez à l'École des chartes, à l'Académie, à l'Université d'expliquer comment et à quelle époque la langue latine s'est imposée aux Gaulois , pour se métamorphoser ensuite en cent patois ou langues romanes ; — dont l'idiome de l'Ile-de-France, ou le français fait partie; — tout le monde gardera le silence !

La philologie française en est donc encore au mysticisme, comme science. Elle accepte la théorie génésiaque du berger de Virgile, qui faisait naître les abeilles du sang corrompu d'un taureau.

Comme le taureau d'Aristée dans la vallée de Tempe, le latin, apporté par les Romains dans la Gaule, y mourut et s'y corrompit. De ses flancs putréfiés s'échappèrent ces abeilles harmonieuses qu'on appelle les dialectes, et dont les essaims, emportés, selon leurs caprices, parmi les moissons des plaines , les fleurs des collines , les saules inclinés des

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fleuves, ont distillé le miel des po(^.ines Dationaux, tombés des lèvres des Troubadours provençaux, des TrouvaireÈ; normands, ou des Jouglars de la Catalogne.

Si la science philologique pouvait vivre de fables, celle-là en vaudrait bien une autre ; mais les langues, comme toutes les autres attributions de Tintelligence et de l'activité humaines, ont leurs lois positives de maintien, de propagation ou de chute; si bien que pour expliquer Texistence, la nature , le rôle , soit de la langue française , soit des cent dialectes qui se parlent , en France , autour d'elle , il faut se créer une doctrine philologique fondée sur l'histoire, et non sur des fictions.

Oui , Valère Maxime le dit , saint Augustin le confirme et rhistoire le prouve , les Romains imposèrent aux nations soumises Tusage du latin comme langue légale, dans les relations de gouvernement à gouvernement ; ils firent ce qu'ont fait après eux Guillaume le B&tard en Angleterre, les Croisés à Jérusalem; mais forcer les nations vaincues à changer de langue, les Romains ne le tentèrent même pas, car les hommes sensés ne tentent pas Fimpossible et l'absurde.

Et non-seulement les Romains n'imposaient pas la langue latine en dehors de l'emploi légal qu'en comportait l'application des lois, mais il était formellement interdit aux villes italiennes qui n'avaient pas le droit de cité complet , de s'en servir pour des usages publics et officiels, sans l'autorisation du sénat.

C'est ce qui résulte clairement de l'autorisation demandée à cet effet, et obtenue par la ville de Cumes, l'an de Rome 572, ou 180 ans avant l'ère vulgaire.

La ville de Cumes avait obtenu, l'an de Rome <^19, le droit de cité romaine, sans suffrage. Ses habitants n'étaient donc pas de vrais citoyens romains; ils n'étaient, à ce titre inscrits dans aucune tribu y et ils ne pouvaient se prévaloir d'aucun des droits civils attachés au titre de citoyen par les lois romaines. En cette situation , et au nom de leur constante fidélité , ils demandèrent une faveur qui devait rehausser l'autorité morale de leur cité ; — c'était le droit

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