CHAPITRE DEUXIÈME
la langue de la cour et des affaires au dixième siècle^ au commencement de la troisième race, sous Hugues Gapet.
Voici encore un témoignage formel qui prouve qu'à la même époque il était la langue des hommes les plus lettrés, les plus habitués à l'usage du latin , c'est-à-dire la langue des évéques eux-mêmes, parlant en plein concile.
Le 4 des nones de juin de l'année 995, un grand nombre d'évéques et de comtes se réunissent à Mouron. Le célèbre Gerbert, archevêque de Reims, y assistait. « Lorsque le silence fut établi et que tout le monde se fut assis, dit le procès- verbal du concile, Aymon, évéque de Verdun, se leva, et harangua l'assemblée en gaulois, gallice (i).
Ce concile de Mouzon, où l'évéque de Verdun harangua les Pères en gaulois , touche au onzième siècle, c'est-à-dire à l'époque où les trouvères normands, les troubadours provençaux et les juglars catalans donnèrent un développement et un éclat considérables à la littérature. .
L'usage public et non interrompu de la langue gauloise est donc constaté jusqu'à l'époque des trouvères, et par conséquent le doute sur son existence et sur son emploi jusqu'alors n'est pas possible.
Que faudrait-il donc pour détruire les dernières hésitations des esprits prévenus, et lever les voiles qui leur cachent la vérité? Il faudrait trouver des textes bien dûment et bien authentiquement reconnus comme gaulois par les contemporains , et dire à ceux qui considèrent la langue gauloise comme perdue : la voilà !
Ces textes existent-ils? — Oui!
Il existe en nombre presque infini, en prose comme en vers, des titres, des poèmes, des traductions écrits en langue gauloise; et il a fallu le double bandeau des préjugés et des systèmes pour les méconnaître lorsqu'ils se produisaient avec les désignations les plus catégoriques et les plus précises.
En effet , on ne compterait pas les passages des chroniques dans lesquels on qualifie de langue gauloise, de langue maternelle du peuple gaulois, cette langue dite romane, qu'on a cru être une
(1) ....« Facto silentio, cunctis residentibus qui aderant, Aymo, episcopas Yirodunensis, surrexit, eigallke coocionatus est ». — Labbe, Act, Consiiior.f 995, t. IX, col. 747.
52 LâHGDE PBAKCAISE.
tangue nnuvelle, dérivée du latin, et qui n'a fait que prendre un nom nouveau, à l'époque de l'établissement régulier des Barbares dans les anciennes provinces de l'empire romain.
Le chapitre III de ce livre sera spécialement consacré à expliquer les raisons qui firent donner dès le sixième siècle le nom de romain? OU romane à la vieille langue des Gaules, et k montrer qu'en la nommant ainsi nul n'avait la pensée de voiler ou de contester sa nationalité. Nous allons nous borner ici à montrer sommairement qu'en mentionnant la langue romane, soit parlée , soit écrite dans les diverses parties de l'ancienne Gaule, les chroniqueurs s'accordent unanimement à lui donner le nom de langue gauloise.
Le premier exemple qui se présente est celui de la langue romane de Normandie, introduite et imposée en Angleterre comme langue officielle, légale, et pour être employée dans les actes publics, par Guillaume le Conquérant, en l'année 1067. Les chroniqueurs anglais contemporains ds Guillaume, en rapportant ce fait grave, qui supprimait l'usage de la langue anglaise dans les contrats ainsi que dans les tribunaux, donnent le nom de langue gauloise, gallicum idioma, h la langue des conquérants.
Voici un premier et important témoignage :
Un chroniqueur anglais, Ingulfe, d'abord moine de l'abbaye de Fontenelle, en Normandie, et puis abbé du monastère de Croyland, dans le comté de Lincoln, contemporain de Guillaume et son secrétaire, déclare qu'après la conquête de la Grande-Bretagne, le monarque normand et ses successeurs imposèrent la langue gauloise à la cour, dans les écoles publiqueset dans les tribunaux,
■ Tous les grands, dit-il, durent parler Vidiome gaulois, comme langue de la cour ; ils rédigèrent dans cette langue leurs lettres à la manière des Gaulois.
« La répugnance des conquérants pour l'anglais les porta à faire rédiger les lois et les statuts en langue gauloise, et h faire doimerauxenfants, dans les écoles, les premiers principes en gaulois, et non en anglais. On abandonna aussi l'écriture anglaise pour la gauloise, dans les chartes et dans les livres.
• L'écriture gauloise, qui est réellement plus lisible et plus agrùable à l'œil, était de jour en jour plus adoptée par les Anglais.d). .
(1) GaUkum idioma onue* nuignates in snu cnriù, tanquam magnum gen-