CHAPITRE DEUXIÈME
Or, comment les chroniqueurs du douzième siècle caractérisentils ce roman français, c'est-à-dire ce roman qui était le dialecte de Vile de France? Ils le nomment langue gauloise. Voici en effet comment s'exprime Hélinand :
a Je n'ai pu me procurer l'histoire du Saint-Graal en latin; mais celle qui est écrite en gaulois se trouve chez quelques seigneurs , quoiqu'il ne soit pas aisé, dit-on, de lavoir tout entière (1).
Afin de multiplier les preuves , nous prendrons encore pour exemple le Livre de jostice et deplety curieux traité de droit et de jurisprudence, composé, entre les années 1254 et 1260, en roman ou langue vulgaire de l'Orléanais (2), et dont voici un fragment :
<x Premièrement savoir convient à cui est savoir droit, d'où descend le nom de droit. Droiz est appelez de droiture, quar, si comme li mestre dient, droiz est art de bien et de igauté ; et pour ce aucuns par droit apelent cels qui font le droit : mestres. Nous tenons et gardons droiture, et savons bien et loyauté; et devisons loiauté et tricherie , et ce que l'on doit faire de ce qui n'est pas à faire ; et convoitons ce à faire, non pas por paor de paine seulement, mes por atente de loier; et convoitons veraie filosofie, non mie fausse (3). »
C'était encore là de la langue gauloise.
L'université d'Orléans, fort célèbre au moyen ége, avait osé enseigner le droit en cette langue. Jean Faber, jurisconsulte
Les faiseurs d*étymo1ogies fantasques font venir Saint-Graal de Sang réal, c*est-à-dire sang royal ou réel.
. S'ils ayaient demandé Fétymologie à Itilstolre et à la philologie pratique, ils auraient lu dans Hélinand :
« On appelle Gradal ou Gradale en langue gauloise une écuelle large et peu profonde. » — Gradalis autem sive Gradale dicitur gallice scutella lata et aliquantulumprofunda. — Hélinand, Chronicor. lib. XLY, anno 718, p. 92.
Dans le midi de la France, en Gascogne et en Languedoc, ce genre de vase se nomme encore grésal et grasal.
Le Saint-Graal était, d'après une tradiUon populaire du moyen âge, le vase dans lequel Jésus-Christ avait fait la Cène avec les ap6tres. Ce vase avait, disait-on, été porté en Angleterre par Joseph d'Arimatliie.
(1) « Hanc historiam latine scriptaro invenire non potui; sed Uninm galUee scripta h'abetur a quibusdam proceribus, nec facile , ut aiunt, tota inveniri potest. » — Hélinand, Frigidi montis Chronicor, lib. XLV, anno 718, p. 92. — Bibliothec. Patrum Cistercens,, t. VU.
(2) Li Livres de Jostice et de plet^ publié d'après le manuscrit unique de la Bibliothèque impériale, par Rapetti ; Paris, 1850.
(3)Liv. I, chap. I, §1.
qui écrivait vers Tannée 1300, blâme cet enseignement en ces termes, dans son commentaire sur les Institutes :
« Que doit-on décider, s'il ne comprend pas la loi écrite en latin, mais bien la langue gauloise, comme cela est fréquent aujourd'hui en France ; et l'on ose espérer, hélas I que cela deviendra plus fréquent encore?... Plusieurs professeurs d'Orléans expliquaient, dit-on, en chaire, partie en latin , partie en gaulois. Mieux eût valu pour eux parler l'idiome grossier d'Angoulême ou de Poitiers, et savoir parler latin, et comprendre les textes , que de s'imaginer faussement que le gaulois est la première des langues (i). »
Enfin, le pape Innocent III, voulant contenir dans de justes limites là traduction en langue romane ou vulgaire des Écritures, écrit, en l'année 1199, à l'évéque de Metz une lettre où il blâme les fidèles qui ont fait mettre ainsi les Évangiles en langue gauloise (2).
Cette série de cas où les chroniqueurs emploient la dénomination de langue ^au/oi^e s'applique à cinq dialectes bien distincts, parlés dans cinq provinces séparées, et qui sont : pour Guillaume le Ck)nquérant , le dialecte de Normandie ; pour saint Bernard, le dialecte de Bourgogne ; pour le Saint-Graal, le dialecte de l'Ile de France ; pour le livre de Jostice et de Plet, le dialecte de l'Orléanais ; pour, les traductions blâmées par Innocent III, le dialecte lorrain.
Ces cinq dialectes sont tous désignés comme étant gaulois, et ils se rattachent par conséquent à la langue gauloise elle-même, dont nous avons constaté, par le texte précis des lois romaines, le maintien et l'usage légal jusqu'aux temps qui suivirent la chute de. l'empire d'occident.
Nous sentons très-bien qu'en écrivant ce qui précède , nous sommes poursuivi , dans l'esprit de quelques lecteurs , par une objection née des mauvaises habitudes de l'enseignement moderne, qui autorise les jeunes apprentis latinistes à traduire, dans leurs thèmes, la France par Gallia, et les Français par Galli. On
(1) « Quid, si nescil légère legem latioam , sed bene gallicam, sicut sunt malti in Francia hodie , et speratnr quod erunt plures. Pro dolor !... quandoque fuerunt, ut dicitur, aurelianenses lectores qui partim latinum, parUm gallicum in cathedra loquebanlur ; quibus meliusesset quod liaberentgrossum idioma engo* lismense vel pictavense , et scirent loqni latinum, et intelligere scripluras, quam latinum spernere, et falsaopinione gallicum judicaresupremumeloquiiobtinere. » — Joannes Faber, Comment, in Institut , tit. de excusation. verbo Similiter.
(2) Epislol Innocent III. — Lib. II, epist, 141.