CHAPITRE DEUXIÈME
pourrait donc, sur ce fondement, contester notre traduction de sermo gallicus par langue gauloise; substituera langue gauloise langue française; et prétendre que dans tous les cas où nous avons trouvé du gaulois il n'y avait en réalité que du français.
Nous examinerons cette objection un peu plus bas , et nous en ferons justice ; mais il convient auparavant de résumer avec précision ce qui précède.
Quoi qu'on pense et qu'on dise, il est impossible de nier que les chroniques aient donné à la langue romane de Normandie, de Bourgogne, de l'île de France, de l'Orléanais et de la Lorraine le nom de la langue gauloise.
Quel est le terme employé par Ingulfe? — Gallicum idioma.
Quel est le terme employé par Philippe de Glairvaux? Lingua gallica.
Quel est le terme employé par Hélinand? — Historia gallice scripta.
Quel est le terme employé par Jean Faber? — Idioma gallicum.
Quel est le terme employé par Innocent III? — Gallico sermone.
Ces expressions identiques désignent formellement et ne peuvent désigner que la langue gauloise, car elles sont exactement les mêmes que celles dont Aulu^Gelle, Ulpien et Lampride s'étaient servis.
Quel est le terme dont s'était servi Aulu-Gelle? — Dicere gailice {{).
Quel est le terme dont s'était servi Ulpien? — Lingua gallicana (2).
Quel est le terme dont s'était servi Lampride? — Gallico sermone (3).
Des termes identiques imposent un sens identique.
Il n'y a donc pas de milieu sur ce point : ou il faut nier qu'on parlât la langue gauloise dans les Gaules du temps d'Alu-Gelle , d'UIpien et de Lampride ; ou il faut reconnaître qu'on l'y parlait encore du temps d'Ingulfe, de Philippe de Glairvaux, d'Hélinand, de Jean Faber et d'Innocent III.
Venons maintenant à l'objection qu'il est possible de fonder sur
(0 Quasi gallice dixisset — Aul. Gell., Noct. Aiiic., Hb. XI, cap. 7.
(2) Fidei commissa quocmnqne sermone relinqui posstint,.:.. Tel lingua galllcana.— Digest., lib. XXXII, 1. 11.
(3) Mulierdryas exclamavit gallico sermone. — Lamprid., Alexand. Sever., cap. XL.
une traduction différente des mots gallicus sermo, et sur l'hypothèse que ces mots signifieraient langue française et non langue gauloise.
L'objection serait illusoire et puérile , en ce sens que, même vraie, elle ne changerait rien au fond de la thèse, qui est la constatation d'une langue nationale parlée et écrite en Gaule depuis le temps d'Âulu-Gelle jusqu'au treizième siècle. Que l'on traduise comme on voudra le nom latin qu'a porté cette langue; qu'on l'appelle française, si l'on veut ; elle sera, sous tous les noms, essentiellement gauloise, puisqu'elle est donnée comme appartenant aux peuples de la Gaule.
La conséquence extrême d'une telle hypothèse, ce serait de dire que la langue qui s'est plus tard appelée française aurait existé du temps d'Adrien , ce qui est incontestable; seulement , le dialecte de l'Ile de France n'a pas pu s'appeler français avant la fondation du royaume franc; et l'histoire établit fort nettement que ce dialecte n'a pris ce nom que vers la fin du douzième siècle.
Une telle objection, qui n'est au fond, comme on voit, d'aucune conséquence , ne pourrait donc naître que d'une confusion des noms et des temps. Une connaissance un peu correcte de l'État de la Gaule sous les deux premières races ne la permettrait pas. Personne ne voudrait confondre, du neuvième au douzième siècle, les Normands , les Bourguignons, les Lorrains et les Français, nations distinctes parle nom^ par l'autonomie, par le pays et par la langue.
Précisons ici la nature et le théâtre de cette langue française, sur laquelle ont plané jusqu'ici tant de nuages et tant d'erreurs; et montrons qu'elle ne pouvait être confondue avec aucun des autres idiomes de la Gaule.
Qu'était, prise en elle-même, et avant la culture qui a régularisé sa forme et créé son empire, la langue française?
C'était la langue traditionnelle parlée par les Gaulois appelés plus tard Français, parce qu'ils habitaient l'Ile de France.
C'est l'idée précise et formelle que donne de la langue française le Roman de Florimont, par Aimé de Varennes :
K n ne fut mie fait en France, Mais en langage des Français, Le fit Aimés en Lionnais (1). »
L'Ile de France comprenait le territoire enfermé entre la Seine,
(1) Paulin Paris, Les manuscrits franc,, t. 2, p. 13.