CHAPITRE TROISIÈIIB
omble. Gomme l'armée de Sigebold taillait en pièces les Romaine y rempli de piété, il s'écriait : Malheur à moi, sous le règne duquel il se fait une si grande effusion de sang humain (1). »
Ainsi, langue romaine ou romane n'est pas, comme on l'a cru, une appellation imaginée pour désigner une langue nouvelle. C'est le nom nouveau qui fut donné dans la Gaule à l'antique langue des habitants, lorsque l'établissement régulier et définitif des Barbares leur fit donner à eux-mêmes le nom de Romains.
C'est donc sans preuves d'aucune sorte, par une pure hypothèse restée sans justification, que de$ savants ont expliqué le nom de langue romane, en disant qu'elle procédait, par corruption, de la langue des Romains y ou du laiin.
Le latin ne s'appelait pas lingua romana, mais lingua latina, ou sermo latinus (2).
Nous allons aborder maintenant le deuxième ordre de nos preuves, et exposer la série des textes qui, en désignant la langue romane comme langue vulgaire et populaire dans toute la Gaule, confirment par cela même son originalité et sa nationalité.
Jusqu'à l'établissement des conquérants germains, il n'y avait dans toute la Gaule qu'une seule langue nationale et vulgaire, dite gauloise ou celtique^ à l'exception de quelques dialectes allemands, parlés le long de la rive gauche du Rhin par les tribus germaines que les empereurs romains y avaient établies, en vue d'interdire le passage du fleuve aux autres Barbares.
L'établissement définitif des Bourguignons et des Francs dans la Gaule , au sixième siècle, y introduisit une seconde langue vulgaire, qui était l'allemand.
Enfin, l'établissement définitif des Normands en Neustrie, au dixième siècle, introduisit dans la Gaule une troisième langue vulgaire, qui était le danois.
Ce sont o>es trois langues qu'il faut avoir en vue, du commen-
(1) Fredegar. ChroniCy ann. 612.
(2) Le latin ne porte pas, dans les bons auteurs, le nom de lingua romana, mais de lingua latina^ ou de sermo latinus.
On cite, comme exception, un affranchi de Cicéron, nommé Laurea TuIHus, qui, dans des yers faits en Phonneur de son maître, après sa mort, le nomme Champion delà langue romaine.... — Bomanas vindex clarissime lingua, Plin:, Hisior. natur., lib. XXXI, cap. 3.
Le fait d'avoir appelé le latin lingua romana a paru à Forcellini si extraordinaire, qu'il a cru devoir l'expliquer, en ajoutant : romana c'est-à-dire totina.
cernent du sixième siècle à la fin du douzième, lorsqu'il est question de la langue vulgaire parlée dans les diverses provinces de la France.
Toutefois, la langue allemande disparut du centre de la France dans le courant du douzième siècle , car on ne la trouve plus parlée , môme à cette époque.
La langue danoise, cantonnée en Normandie avec Rollon, en 911 , était déjà en décadence quarante ans plus tard.
Sommairement énoncés ici, ces faits trouveront leur preuve plus loin, à leur place naturelle.
Les documents dans lesquels la langue dite romane est présentée comme étant la langue vulgaire, la langue du peuple, la langue de l'armée, enfin la langue usitée par les populations, dans toutes les parties de la Gaule sans exception, remplissent neuf siècles, du septième au quinzième inclusivement. Pendant ces neuf siècles, toutes les provinces ont usé de cette langue, divisée en nombreux dialectes.
Nous avons déjà mentionné l'élection de Momolenus à l'évéché de Tournay, en l'année 663. Les anciens habitants étaient Gaulois, les nouveaux étaient Francs. Il fallait un pasteur qui pût évangéliser les uns et les autres. Momolenus fut choisi, ainsi que nous l'avons dit, parce qu'il parlait aussi habilement la langue romane que la teutonique (i). — Le dialecte gaulois parlé dans la Belgique était donc appelé roman dès le septième siècle.
Nous avons mentionné aussi l'habileté et la perfection avec lesquelles Adalhard parlait, soit la langue vulgaire de la Picardie, appelée romane, soit la langue teutonique, apportée par les Francs. — Le dialecte gaulois des anciens Âmbiens s'appelait donc langue romane au huitième siècle.
Nous avons encore mentionné le canon XVIÏ du troisième concile de Tours, tenu en l'année 813, ordonnant aux évêques et aux abbés de faire traduire les Homélies des Pères dans les deux langues vulgaires parlées en Gaule à cette époque, la romane et la théotisque (2), afin que les fidèles comprissent plus aisément la prédication. — Le nom de roman désignait donc, sans distinction
(1) Voir ce chapitre, page 68, note 1.
(2) Les conciles de Reims et de Mayence, tenus également en Tannée 813, contiennent la même prescription relative à l'emploi de la langue vulgaire pour la prédication.