CHAPITRE troisième
à cette époque, les dialectes populaires de toutes les provinces auxquelles les décisions du concile étaient applicables.
La quatrième mention de la langue romane considérée comme langue usuelle de la Gaule est le serment de Louis le Germanique et de son armée, prononcé à Strasbourg, le 15 février 842, et rapporté par Nithard. Cette mention a l'avantage considérable d'offrir un texte développé, comprenant d'abord le serment du roi , ensuite celui de ses feudataires ou officiers (J).
On trouvera ces deux textes un pe^ plus loin, dans ce chapitre.
Mais avant de placer les célèbres textes romans sous les yeux du lecteur, il est nécessaire de faire observer que dès le neuvième siècle la langue romane était la langue des rois^ la langue des traités et des alliances.
Elle sert à un traité de paix publiquement juré entre deux rois et deux armées. D'un côté étaient un roi et des soldats allemands; de l'autre côté étaient le roi et l'armée des peuples formant la Gaule centrale. Le roman et V allemand éidixeni les deux langues que parlaient et qu'entendaient les deux nations : d'un côté la langue allemande, de l'autre côté la langue romane^ c'est-à-dire la langue des Gaules.
C'est en effet sur tous les points du territoire de la Gaule que le roman était considéré comme la langue maternelle des habitants.
Cela est vrai de la Bourgogne, comme du Dauphiné, comme du Languedoc.
Les lettrés savent que nous avons .quarante-cinq sermons de saint Bernard, en langue romane. Comme on les possède en deux textes, en roman et en latin, les savants ont discuté, sans la résoudre, la question de savoir lequel des deux est l'original. Ce qui importait le plus dans ce débat, et ce qui a été le plus négligé, c'est de savoir si saint Bernard prêchait en langue vulgaire. Ce point est mis hors de doute par le témoignage déjà cité dans le chapitre précédent d'un des auditeurs du saint, Philippe de Clairvaux, qui l'accompagna en Allemagne, lorsqu'il alla, en iiio, y prêcher la deuxième croisade.
(( On doit tenir pour un miracle , dit-il^ que lorsque le saint
(1) Voici les paroles de NiUiard . XVI kalendarum marlii ,Lodhuvicus et Karolus in civitate quas olira Argenlaria vocabatur, nunc autem Strazburg vulgo dicilur, convenerunt, et sacramentaquae subter notata sunt Lodhuvicus romanOi Karoius ieudisca lingua juraTcrunt. — Nithard, lib. HT, cap. v.
homme prêchait dans «a langue natale, c'est-à-dire en gaulois, que les Allemands ignoraient entièrement, le peuple qui l'entendait, sans le comprendre^ était touché jusqu'aux larmes (i). »
Ainsi, saint Bernard prêchait en langue vulgaire, ou gauloise, même en Allemagne; et un contemporain déclare que cette langue était la langue maternelle du saint, c'est-à-dire celle que tout le monde parlait de son temps en Bourgogne (â).
Des témoignages non moins positifs établissent que le roman était également la langue maternelle des habitants du Dauphiné. Ainsi, Valbonnais rapporte le procès-verbal d'ouverture du testament de Guillaume de Beauvoir, clos le 15 janvier i277, lequel testament, écrit en latin, avait été, d'après l'attestation d'un témoin, lu et expliqué mot pour mot au testateur, en sa a langue maternelle (3) ».
Gîtons enfin, pour clore cet ordre de preuves sur le caractère populaire et national de la langue romane dans la Gaule, ce passage d'une sentence de l'Inquisition de Toulouse : « J'ai entendu lire plusieurs fois des livres de Pierre Jean Olive, en roman, ou langue vulgaire (4). »
Ainsi, le caractère constant de la langue romane, depuis l'époque où la langue des Gaulois prend ce nom, c'est d'être la langue du peuple, la langue des multitudes, la langue maternelle de tous; la langue que parlent les rois, pour être entendus des soldats; la langue que parlent les orateurs chrétiens, pour être entoddus des fidèles, la langue en laquelle les notaires sont obligés de traduire leurs actes, pour être entendus des testateurs.
Qui contestera à une telle langue le titre de langue nationale?
Nous arrivons au troisième ordre de nos preuves, et nous allons montrer la langue romane ou vulgaire employée à composer tous les livres destinés soit à l'instruction, soit à l'amusement de la
(1) Est pro miraculo habendum quod sancto Tiro prœdicante natâli lingua, Gallicana niminim, cujus Teutonici omnino essent experles, popaluin... audicutem, sed non inteliigentem, usque ad lacrymas provocaret.— Philippus de ClaravalUf liber de Miraculis sancti Bernardi, cap. 12. — Acta Sanctor,^ t. IV; Anluerp., 1739. — P. 335.
(2) Saint Bernard naquit en 1091, fut abbé de Clairvaux en 1115, prêcha la croisade en 1145, et mourut en 1153.
(3) Item dicit quod testamentum fuit Icclum de verbo ad Terbum coram ipso domino de Bellovidere, de materna lingua expositum. — Valbonnais^ Uist. du Daupbiné,t. II, p. 16.
(4) Ducange, Glossar. med. et infim. fMtinU,, verbo Romanium.