CHAPITRE TROISIÈME
noblesse et de la bourgeoisie ; ce qui prouvera qu'elle était en inême temps que la langue des pauvres et des ignorants la langue des seigneurs et des riches.
Au point de vue de Tinstruction, la société se divisait, depuis la généralisation du christianisme dans la Gaule , en clergie et en gent laie.
La clergie comprenait , comme le mot l'indique , l'ensemble des personnes vouées à l'église, et initiées plus ou moins à la langue latine, qui était et qui est encore comme la langue ofH-^ cielle de la catholicité. Il y avait une autre expression pour rendre la même idée ; on disait le monde latin. C'est ainsi que Guibert de Nogent, parlant de saint Anselme, alors abbé du Bec, l'appelle la lumière du monde latin (1). Enfin, une autre expression rendait encore la même idée; on appelait, au douzième et au treizième siècles, hommes lettrés ceux qui savaient le latin. Dans le récit qu'il fait d'une conférence avec le pape Pascal II, qui eut lieu à Langres, vers 11 10, Guibert de Nogent dit : kc La discussion eut lieu, non dans notre langue maternelle, mais dans celle des hommes lettrés (2) » . Cette dernière expression était même commune à la langue vulgaire de la France et à celle de l'Italie, car Dante dit des poètes lettrés, pour dire poètes latins (3).
La gent laie {A) comprenait , par opposition à la clergie, non • seulement toutes les pei^sonnes qui n'étaient pas engagées dans les ordres, mais encore toutes celles qui n'étaient pas lettrées, c'està-dire qui ne savaient pas le latin.
C'est pour l'instmction, pour l'éducation, pour le délassement intellectuel de toute la partie de la société appartenant à la gent laie, c'est-à-dire pour la population presque tout entière, qu'il va
(1) Guibert de Nogent, Bist. de sa tie, liv. III, chap. iv.
(2) Ibid.
(3) «... Avvegna che non Tolgari ma litterati poeti qaeste cose trattavano ». — Dante Alighieri, La vita nuova, § XXV.
(4) L^isage moderne de la langue française a fait du mot lai le synonyme de laque.
Ce n>st pas là le sens oiiginaire du mot, qui appartient au dialecte dorien, cVst-à-dire au dialecte grec le plus rapproché du gaulois.
Dans ce dialecte, Aaîov Toulait dire champ ensemencé, AeCa pétail, Aoo; peuple, Aaîxo; homme du peuple.
Les Romains prirent ce dernier mot, et en firent laicus^ qui avait en latin le même sens qu'en grec.
C'est ce sens que le mol lai avait dans la langue romane.
se créer, à partir du rétablissement général de l'ordre et de la sécurité, sous Gharlemagne, une littérature nationale, écrite en langue romane ou vulgaire, et comprenant deux grandes divisions de livres, les livres religieux et les livres qu'on peut appeler mondains.
Les auteurs des uns et des autres ont habituellement le soin de dire qu'ils traduisent ou composent en langue romane, afin d'être entendus de la gent laie.
Lemarchand, auteur d'une histoire rimée de la Vierge, terminée en l'année 1262, s'exprime ainsi :
Vuil mettre en roumans et en rhnc Et dou latin en françois traire, Afin qu^il puisse plaire , El que l'entende la gei^Jt laie (1).
L'auteur d'une traduction du Psautier, déjà citée plus haut, faite en roman de Lorraine, en Tannée 1365, s'est proposé « lou profit qui puet venir à celui qui dévotement se welt acbstumeir à dire lou psaultieir, soit en romans, pour les gens laye, soit en latin pour ceux qui l'entendent (2) ».
Les poètes et les prosateurs qui ont traduit ou composé des ouvrages mondains font généralement la même déclaration.
Lambert Li Ciort, de Ghâteaudun, auteur du poème A* Alexandre, lequel a donné son nom aux vers alexandrins, dit, dans le second couplet :
L'estoirc d'Alixandre vos voil par vers trailler,
En roumans^ qu'as genz laie doit auques profilicr (3).
Un traité sur la chute de l'homme, d'après Hugues Grosse-Téte, évoque de Lincoln, composé au douzième siècle, exprime la même pensée, en termes un peu différents :
En romans commence ma raison, Pour cclz qui ne savent mie Né lectrurcj né clergie (4).
(1) Champollion-Figeac, Documents hist. inèd., t. Il, p. 40, Paris, 1843, in-4^
(2) Manuscrit de la Bibliothèque Mazarinc, n° T. 798. — Le Roux de Lincy, les Quafres Livres des Bois, introduct. p. XLI.
(3) Paulin Paris, Les Manuscrits français^ t. II, p. 99.
(4) Paulin Paris, les Manuscrits français, t. VII, p. 201. — ?îc savoir ni lectrure ni clergie, c^cst, en termes du douzième siècle . ne pas savoir le latin, et appartenir à la gent laie.