‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 44 sur 256 · CHAPITRE TROISÈIMB · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISÈIMB

Ainsi que nous l'avons dit, la lettre, ou la leetmre, c'était le latin. Aimé de Varennes, qui composa le Roman de Florimont vers la fin du douzième siècle, déclare qu'il traduit de lettre, pour dire qu'il traduit du latiA :

L*esloire

Ainsi comme il l^avoil aprise L*a de lettre en romans mise (1).

Ainsi , le roman, ou la langue vulgaire sert de fondement à une littérature nouvelle ou nationale, car elle emploie tous les dialectes.

En outre , les deux grandes formes de toute littérature, le vers et la prose, sont également adoptés par la langue romane.

Non- seulement on compose dès le douzième siècle des poëmes de i2,000 vers, comme celui de Benoît, sur les ducs de Normandie (2); des poèmes de i5,0<)0 vers, comme la Chanson de Geste de Guillaume au cort nez (3) ; et môme des poëmes de 84,000 vers, comme le Partenopex de Blois (4) ; mais on compose aussi de nombreuses etde grandes œuvres en prose, ouplutôt en i*oman sans rime, car le mot prose n'était pas encore entré, à cette époque, dans les dialectes de la Gaule.

L'auteur de la traduction en roman du livre de Turpin, écrite à la fin du douzième siècle, fait connaître le motif qui l'a porté à exclure le vers :

fit Gy est fmi l'histoire. Deus doint au Conte de Saint-Pon vie durable, qui la fist mettre de latin en romans, sans rime, por mieus entendre (5). »

L'altération que les règles du vers avaient introduite dans la simplicité et la sincérité de la langue avait frappé les écrivains qui employaient la langue vulgaire; car voici comment s'exprime à ce sujet l'auteur d'un livre écrit pendant le treizième siècle , et intitulé : le livre des philosophes de celé clergie qui est appelée moralité :

c< En cest livre translater de latin en romans mist long travail Pierres, qui volontiers le fit. Et por ce que rime se veut afaitier de

(1) Paulin Paris, les Manuscrits français^ t. III, p. 14.

(2) Éditt^ par Francisque Michel; Paris, 1844. — Il a 42,310 vers.

(3) Paulin Paris, let Manuscrits français ^ t. H, p. 113. (4)/Wrf., p. 72.

{b)Ibid.,i. 1, p. 220.

moz concuilliz hors de vérité, mist ii sans rime cest livre selon le latin dou livre que Phisiologes, un bon clers d'Athènes, traita , et je haus Crisostomis enchoisi , en la nature des bestes et des oisiaux(i). » •

A quelle époque et à quelle occasion commença l'emploi régulier et suivi de la langue romane , pour la composition des ouvrages en vers ou en prose?

C'est incontestablement la religion qui donna le branle à la littérature romane ou gauloise. En Gaule , comme en Italie, la composition des livres religieux, en langue vulgaire, vint au secours de la prédication.

Ainsi, en Gaule, saint Irénée , successeur de saint Pothin et martyr, au commencement du troisième siècle, évangélisa l'Église naissante de Lyon et composa son livre Contre les Hérésies, en langue vulgaire , c'est-à-dire en gaulois lyonnais (2).

En Italie on trouve l'emploi de la langue vulgaire vers la fin du troisième siècle. Nous avons déjà vu que saint Jérôme mentionne Fortunatianus, évêque d'Aquilée , vivant sous Constance Chlore , c'est-à-dire de 292 à 305, lequel avait écrit un petit traité sur l'Évangile en langue rustique, rustico sermone (3).

Mais en Gaule c'est plus tard, et sous le règne de Charlemagne, que la littérature romane reçut l'impulsion. Deux conciles la lui donnèrent, celui de Mayence et celui de Tours, tenus l'un et l'autre en l'année 813, et ordoimant aux évêques de traduire les Écritures en langue romane, pour les rendre accessibles aux fidèles. Trentequatre ans plus tard, en l'année 8i7 , un nouveau concile , tenu à Mayence sous la présidence du célèbre Raban Maur, renouvela les prescriptions du concile de Tours, en prescrivant la traduction en roman des Homélies (-4). Un capitulaire de Charlemagne de l'année 813 avait rendu ces prescriptions exécutoires dans toute l'étendue de l'empire (o).

C'est donc dès les premières années du neuvième siècle que la

(1) Paulin Paris, les Manuscrits français , t. VU, p. 176.

(2) Nous reproduirons plus loin le passage de la préface de saint Irénée, où ii déclare lui-même quMl a prêché et quMl écrit en langue vulgaire, vulgari sermone.

(3) Fortunatianus, nalione Afer, Aquileiensis episcopus, impcrante Constantio, in evangelia, titulis ordinalis, brèves rustico sermone scripsil commentarios. — Jlieronym., t. II, p. 492; Vérone, 1735, iu-fol.

(4) Labbe, Acia ConcUior., t. V, Consil, Mogunt.j ann. 847, can. 2.

(5) De officio prsedicationis, ut juxta quod bene vulgaris populus intelligere Possit, assidue fiai. -^ Capitula r, Heg F/-a?ic., anni 813 primum, cap. XIV.

Page 1