SERMENT DES FEUDATAIRES DU ROI LOUIS
« Si Lodwigs sagrament que son fradre Karlo jurât conser\'at, et Karlus meos Sendra de suo part non lo stanit, si jo returnar non lint pois, ne jo, ne nulscui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra Lodowigh non li ju er (4). »
C'est-à-dire :
« Si Louis observe le serment qu'il jure à son frère Charles, et si Charles , mon seigneur, ne le tient pas de son côté , si je ne puis le ramener, ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai ramener, ne lui serons d'aucune aide contre Louis. »
Ces deux fragments de langue romane appartiennent aux dialectes de l'Ile de France, ou du moins à ce groupe qui porte le nom de langue d'ail. Ce qui ne permet pas d'en douter, c'est que, comme nous le montrerons, on en retrouve tous les termes dans les compositions du douzième et du treizième siècles, en dialectes de Paris, de la Normandie et de la Bourgogne (2).
Chose remarquable, et dont nous expliquerons plus loin les causes; à plus de mUle ans d'intervalle, ces textes s'expliquent, sans de sérieuses difficultés, par les dialectes actuels; tandis que les romains érudits du temps de Polybe ne s'accordaient pas sur le sens des traités en langue latine, signés moins de quatre cents ans auparavant avec les Carthaginois.
Le second monument en langue romane qui nous parait devoir prendre place immédiatement après les serments de Strasbourg, c'est un cantique bilingue , en latin et en roman , en l'honneur de sainte Eulalie. Il porte, à côté des deux textes précédents, un chant tudesque sur la victoire que Louis III, roi de Neustrie et d'Austrasie, remporta, en l'année 882, sur les Normands, et qui doit être probablement contemporain des événements (3).
(1) Les deux textes romans sont rapportés avec quelques yariantes par les auteurs qui ont eu sous les yeux diverses éditions de Nithard.
La version du manuscrit du Vatican nous parait de beaucoup la meilleure, quoiqu'elle ne nous paraisse pas absolument irréprochable.
(2) Afin de ne pas compliquer la lecture de ce chapitre , nous renvoyons aux Preuves, à la fin du volume, la comparaison du texte des serments avec des textes de langue (Poil.
(3 ) Ce précieux manuscrit, qui avait appartenu à Tabbayc de Samt-Amand,
86 LANGCE FRANÇAISE.
Voici les premiers vers du cantique de sainte Euialie :
Buona pulcella fut Eulalia , Bel avret corps, bellezour anima.
Voldrent la vintre li Deo inimi , Voldrent la faire le deavle servir.
Elle n'oul eskoUet les mais conseillers , Qu'elle Deo raneiet chi maent en ciel.
Nepor or, ned argent, ne pararoens , Por manatce regiel ne prdemen ; Ne ule cose non la pouret oncque pleier (1).
A la suite du cantique de sainte Eulalie , nous placerons un texte plus récent, puisqu'il est de Tannée 1110; il appartient à la famille des dialectes du Lyonnais ou du Forez, c'est-à-dire à des dialectes de langue d'oc. C'est un fragment d'un poëme intitulé La Nobla Leyeson, et qui passe généralement pour avoir trait aux prédications des Vaudois :
O fraires, entende una nobla leyeson :
Sovcn deven veilhar e istar en oreson, Car nos yeyen aquest mont esser près del Charon. Mot curios devrian esser de bonas obras far. Car nos veycn aquest mont de la fin apropriar. Ben ha mil e cent anz conipli entierament Que fo scripta Tora, car sen al derrier temp ; Poe dcorlan cubitar, car sen al rémanent (2).
Nous terminerons ces citations par un autre texte, appartenant ainsi à la famille des dialectes de langue d'oc, mais qui est manifestement plus rapproché des idiomes catalans du Roussillon. C'est un fragment d'un poëme sur Boëce , que les Bénédictins auteurs de VHùtoire littéraire de la France estimaient être au plus tard de la fin du dixième siècle (3).
Hanc no fo om, ta gran Terlut agues, Qui sapiencia compenre pogues.
et qui avait serri à Mabillon, a été retrouvé en 1837 dans la Bibliothèque de Valcnciennes, par M. HofTmann de Fallerleben, et publié à^ Gand, la même année, sous le Ulre de Elnonensia^ in-4".
(1) A. De Chevalet, origin. et formation de la lang. franc., 1. 1, p. 86, 7. « Paris, 1853.
(2) La Nobla Leyeson, vers 1 à 8.
(J) Uist, littér. de la France, t. Vil. Avertissem., p. 48.