‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 48 sur 256 · CHAPITRE PREMIER. SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. SI

Pero Boecis non fo de toi mesprès.

Ane non vist u qui tan en retegues.

Lains e las carcers o el jaxia près , Lains coutura d'el temporal, eûmes, De sol e luna, cel e terra, mar, eum es.

Nos, e molz libres, o trobam légère, Dis o Boeeis, e sso gran marriment , Quant e la earcer avia M cor dolent ; Moli val lo bes que l'om fai e sovent; Corn el es velz, qui poe lo sosie.

Quam ve a Tora qu'el corps li vai franen, Per be qu*a fait, Deus a ssa part lo te (i).

Tels sont les développements que reçut dès le neuvième siècle notre littérature nationale, appuyée. sur la langue traditionnelle du pays. C'était la continuation de ces antiques chants des bardes, ces poètes musiciens attachés aux grands seigneurs gaulois et qui continuent leur fonction et leur rôle, à travers le moyen âge, sous le nom de troubadours ou de Trouvaires, qui signifiait poètes (2), ou dejougiars, qui signifiait chanteurs (3).

Si nous revenons sur ce qui précède, nous trouvons, comme résultat incontestablement acquis, ce fait, mis pour la première fois en lumière dans l'histoire de nos origines philologiques, à savoir qu'à partir de l'arrivée et de l'établissement des Barbares , les Gaulois prennent , dans les lois et dans l'histoire , le nom de Romains, et que leur langue quitte son nom ancien naturel et vrai de langue gauloise pour prendre celui de langue romaine ou romane.

Partout , dans chaque province de l'ancienne Gaule, la langue vulgaire, la langue du peuple ou des illettrés est désignée habituellement à partir de cette époque par la dénomination de romane ou de roman. Écrire en roman, traduire en roman, cela signifie toujours désormais, au nord comme au midi, à l'est comme à l'ouest, écrire ou traduire en langue vulgaire, ou bien, comme nous dirions aujourd'hui, écrire et traduire en patois.

(1) Poëme sur Boëce, vers 91 à 106. — Voy. Tindication de la note précédente»

(2) Trobas en dialecte catalan signifie Poésies. Voy. un intéressant mémoire de M. Jaubert de Passa, Mém. de la Société des antiquaires^ t. VI, p. 406. Le petit traité d'art poétique de Pierre Vidal de Bezaldu est intitulé las Basos de Trobar, ou les règles de la composition.

(3) Mult ot à la cort jugléors.

Chantéors, estrumantéors.

Rom. de Brut,,yeTs 10,823,4.

Seulement , aujourd'hui patois se dit par opposition au français, qui eat la langue légale ; au moyen ftge, roman se disait par opposition au latin , qui avait été la langue de tous les lettrés, et qui était encore celle du clergé.

Donc langue romane était le nom nouveau de la langue vulgaire, parlée par le peuple dans toutes les parties de l'ancienne Gaule ; — voilà un point certain , et contre lequel aucune objection sérieuse n'est possible.

Néanmoins, il faut bien le reconnaître, le système que nous développons en l'appuyant sur l'histoire suggère une objection , non pas sérieuse , mais plausible, au premier abord.

On peut dire :

« Oui, les Gaulois ont parlé une certaine langue, sous la domination romaine ; et cette langue, changeant de nom à l'époque de l'établissement des Barbares dans les Gaules, a pris celuide langue romane, sous lequel elle a servi à la composition des poèmes nationaux .

a Alais qui donc peut garantir que cette langue dont usaient les Gaulois du temps de Septime Sévère était la vraie et primitive langue gauloise? Qui peut garantir que sous la domination romaine elle n'avait pas emprunté au latin une partie notable de son vocabulaire? Car enfin, c'est ici l'occasion de placer l'observation du savant Dom Rivet : u Eh ! de grâce , d'où seraient donc venues à ces peuples de la France tant d'expressions latines s'ils n'avaient pas autrefois parlé latin (1)? d

Cette objection n'est pas sérieuse; mais, au premier aspect, elle est plausible. Il faut nécessairement y répondre d'une façon qui la détruise.

La réfutation de cette objection se range naturellement sous les quatre chefs suivants :

Premièrement, l'opinion qui explique la présence des mots latins dans la langue française , comme dans tous les dialectes de la France , en disant que les Gaulois les avaient empruntés à la langue latine , est entièrement moderne , et ne remonte pas au delà du temps de Just Scaliger. Si cette opinion était fondée , on en trouverait des traces dans les écrivains antérieurs, du quatorzième au dixième siècle , lorsque les dialectes gaulois se rapprochaient de l'époque où aurait eu lieu leur prétendue formation. Non-seule-

(1) Dora Bifet, Bisl. IHI. de la France, I. VEI, BTenissemenl, p. 34.

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ment on ne trouve rien de semblable dans ces siècles éloignés, mais, on y trouve le contraire. Les auteurs de ces époques reculées qui ont à parler à la fois du latin et des patois les considèrent comme des langues d'une nature absolument distincte, ayant toujours existé séparément.

Deuxièmement, de ce que deux langues possèdent un certain nombre de mots communs , ce n'est pas une raison suffisante pour conclure de ce fait que Tune de ces langues a emprunté ces mots à l'autre. L'histoire prouve sans réplique qu'il y a un très-grand nombre de termes communs , absolument identiques , dans des langues parlées par des peuples qui n'ont jamais ni communiqué ni pu communiquer entre eux.

Troisièmement, si la langue française et les divers patois français s'étaient formés à l'aide de la langue latine , ils auraient dans une mesure quelconque conservé au moins quelques-uns de ses caractères. Or la plus simple comparaison du latin avec le français et avec les patois suffit à prouver que ces derniers sont des langues d'une nature grammaticale entièrement contraire à celle de la langue latine.

Quatrièmement enfin , si le français et les patois s'étaient formés avec des débris du latin, il y aurait eu dans cette formation des périodes successives. On trouverait la langue romane des époques primitives moinscomplétement formée que celle des époques secondaires. Or, c'est ce qui n'a pas lieu. Dès sa première apparition saisissable, c'est-à-dire écrite , la langue romane se montre en possession de tous ses éléments constitutifs. La langue française d'aujourd'hui n'a pas un seul élément grammatical de plus que le serment de Louis le Germanique, qui a plus de mille ans d'exis- ,tence.

Tels sont les chefs principaux sous lesquels va être rangée et * développée la réfutation nécessaire de l'objection que nous avons formulée plus haut , et qui résume en elle-même la doctrine enseignée depuis trois siècles, depuis Scaliger jusqu'à M. Ampère et h M. Littré.

C'est, comme nous l'avons dit, une opinion tout à fait moderne, et ne remontant pas au delà du seizième siècle, de prétendre que la langue romane ou vulgaire est une corruption du latin. On ne trouverait pas dans tout le moyen âge un passage , une ligne , un mot pouvant servir de base à cette thèse.

Un érudit italien du dixième siècle, nommé Gonzon, et Dante

90 tASGCB FKANfiAlSE.

Alïghierî traitent cette question et la résolvent dans un sens contraire à la doctrine franç-atse :

A une accusation de ne pas savoir écrire selon les règles de la grammaire, c'est-à-dire de ne pas savoir écrire le latin, que le moine de Saint-Gall lui avait adressée, Gonzon répond en ces termes, avec colère :

* C'est à tort que le moine de Saint-Gall, komo cucuilatœ perversilatù, a pensé que j'étais étranger à la science et à l'art de la grammaire, quoique je sois un peu arrêté par l'usage de notre langue vulgaire, quiavoùinele latin (1). »

Ainsi, Gonzon, qui écrivait en langue italienne \'ulgaîre, vers l'an 960, dit qu'elle avoisine le latin, — tjiue lalinitatt vicina ett; maisil ne dit pas qu'elle vi>n' r/u /ofi'n, qu'elle est du latin corrompu, ce qu'il n'aurait pas manqué de dire s'il l'avait cru.

L'épitaphe du pape Grégoire V, mort en l'année 999, prouve également qu'il ne venait alors à la pensée d'aucun lettré de voir du latin corrompu dans les angues vulgaires. II s'appelait Brunon, et appartenait à la lignée royale des Francs. Son cpîtaphe le loue d'avoir également évangélisé les peuples en trois langues, en francique, en vulgaire OU roman, et en hUin (2),

Ducange se range à la môme opiniun, quand il dit que la langue vulgaire ou romane avait un certain parfum de latin, mais sass ÊTRE HËAj\ifoiNs DU LATi.\, lequel était soumis à des règles grammaticales BIE.N SIFFËRE.VTES (3).

La langue romane avoisinait le latin, avait un certain parfum de latin, en ce sens qu'un fort grand nombre de mots se trouventà la fois dans le latin et dans la langue romane ; mais on va voir tout à l'heure qu'une tangue peut posséder un grand nombre de mots en commun avec une autre langue , sans en dériver par voie 'de communication directe ou d'altération.

Dante Alighieri est sans comparaison possible la plus grande au-

(OD. Martène, Veter. Scriptor. Amplissim. coUeet.,' I. I, «ol. 298; Paris, I7îi.

(2) Anle laraen tiruno, FraDcorau regl» proies... VsaR Francigeaa. vulgari et voce lalina,

Inslituil populos eloqujo tnjilid.

Baronius, Annul. Ei'clesiastic. an. 999, l. X.VI, p. 3S9; Luue, 1744.

(3) luTaluU rpigaris illa romana liagua, quœ, etsj aliquiil latlnltatis reilolerel, lalina taroen aon es«el. ul (|uw longe aliis gratntnalicfe legibus regerelut, — Glosittr. mtd. et Uifim. latinll, pr»lït., d° 13.

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