‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 49 sur 256 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

torité historique et grammaticale, en matière de langues vulgaires, au moyen âge. Il a composé sur ce sujet un traité général , intitulé // ConvitOy le Banquet; un traité spécial intitulé De vtUgari eloquto, sive idiomate, de la langue ou du dialecte vulgaire; et il touche encore quelques parties de cette matière dans son livre intitulé La Vita nuova, la Vie nouvelle.

A l'époque où Dante écrivait, entre 1291 et 1321, l'Italie, l'Espagne , la France, l'Allemagne n'avaient pas de langue littéraire et générale. Chacun des écrivains de ces pay§ employait la langue vulgaire ou le patois de sa province, ce qui réduisait ses lecteurs au nombre des personnes qui entendaient ce patois.

D'autres écrivains en grand nombre, désireux d'être lus dans tous les pays d'Europe, employaient le latin, conservé par le christianisme comme langue générale ; mais le latin avait l'inconvénient de n'être compris que du clergé et des érudits , ce qui excluait du public de l'auteur les femmes, les marchands , les ouvriers, les paysans, c'est-à-dire la nation presque tout entière. Le premier poëte patois fut, selon l'observation très-juste de Dante, celui qui voulant dire en vers à une femme qu'il l'aimait, se trouva obligé de composer ces vers en langue vulgaire, par la raison qu'il n'aurait pas été entendu des femmes s'il les avait écrits en latin (1).

Les écrivains du temps de Dante, jaloux à juste titre de vivre dans la postérité, étaient donc fort perplexes sur le choix de la langue dans laquelle ils composeraient leurs ouvrages. Nous avons vu l'Italien Brunetto Latini adopter le français, c'est-à-dire le dialecte de Paris et de l'île de France. Dante lui-même adopta le latin pour ses trailés De la langue vulgaire, De la monarchie, De l'eau et de la terre.

De cette incertitude naquit le précieux traité sur La langue vulgaire, et l'ouvrage plus général et plus philosophique, le Banquet,

Dans le premier, Dante rêve pour l'Italie une langue générale; et, après avoir défini les caractères nécessaires de cette langue italienne à créer, il examine si les quatorze principaux dialectes qui existaient alors en Italie possédaient ces caractères.

(1) E lo primo che commincio a dire siccome poêla volgare, si mosse pero chè voile fare intendere la sue parole a donna, alla quale era malegevole ad intendere i versi latini. — Dante Alighieri, La Vita nuova, § XXV.

Dans le second, Dante établit ' avec les formes scolastiques de son temps que ses poèmes ou Canzoni, exprimant des idées modernes, avaient dû être écrits, non en latin, langue ancienne, mais en vulgaire, la seule langue capable de rendre avec exactitude et convenance les idées modernes.

C'était là, on en conviendra, une belle occasion pour Dante, qui comparait les avantages du latin et du vulgaire, et qui écrivait aussi bien l'un que l'autre, de traiter la question de savoir si la langue vulgaire vient du latin, soit par voie de communication, soit par voie de corruption.

Non -seulement aucune de ces deux hypothèses ne se présenta jamais à son esprit; mais il n'hésita jamais à opposer le latin et le vulgaire, comme des langues entièrement différentes, et à considérer le vulgaire comme la langue naturelle, ancienne, nationale des populations, langue parlée de son temps comme elle l'était il y avait plus de mille années.

C'est ainsi que dans un passage du Banquet, où il examine les changements de mots qui depuis cinquante ans s'étaient introduits dans les patois des principales villes d'Italie , Dante affirme en ternies formels la nationalité et l'antiquité de ces idiomes :

« Nous voyons dans les villes d'Italie, si nous voulons regarder de cinquante ans en arrière, que beaucoup de mots ont disparu, sont nés, se sont modifiés ; d'où l'on peut conclure que si un court espace de temps les change ainsi, un long espace les change bien davantage. Aussi dirai-je que si ceux qui sortirent de ce monde il y a mille ans t^evenaient dans leurs cités, il les croiraient habitées par des étrangers, tant la langue en diffère de la leur (1). »

Ainsi, Dante reconnaissait dans les dialectes italiens de son temps ceux-là même que, mille ans auparavant, parlaient, sous les Césars, les peuples de l'Italie; et il signalait les modifications survenues dans leur vocabulaire non comme une altération produite pai* l'introduction du latin , mais comme l'effet des changements que les siècles apportent aux langues , ainsi qu'à toutes les choses humaines.

Redisons-le, l'idée de chercher dans le latin la source directe et immédiate des dialectes romans et du français est une idée tout à fait moderne, et qui, sans discussion, surtout sans preuves, s'est acclimatée en France pendant le dix-huitième siècle.

(1) Dante Aligbieri, // ConvHo, trattato 1% capitol. V.

Page 1