CHAPITRE TROISIÈME
Le père aime ses enfants, — ou : les enfants aiment le père;
C'est la fille du père, — ou : c'est le père de la fille;
Le fils obéit au père, — ou : le père obéit au fils ;
Le champ est travaillé par le père, — ou : le père est nourri par le champ ;
Dans tous les cas imaginables, la forme du substantif Père restera invariable, et l'on dira toujours : le Père.
Tous les substantifs de la langue romane ont le même génie. Leur nature est d'être fixes; et le sens résultant de leur relation, marqué en latin par des désinences, est marqué en français par des prépositions; ainsi, Patris se dit du Père; Patri se dit au Père ; 'Pâtre se dit par le Père.
En résumé, le substantif latin se décline toujours à l'aide de cas; le substantif gaulois ne se décline jamais qu'à l'aide de prépositions, qui laissent sa forme invariable.
11 y a donc, comme nous disions, en ce qui touche le génie philologique du substantif, un abîme entre la langue latine et la langue romane.
Il en est exactement de même en ce qui touche le génie philologique du verbe.
Le verbe actif latin a onze modes, jusqu'à l'infinitif exclusivement ; ces modes sont : le présent de findicatif, l'imparfait, la parfait, le plus-qtie -parfait, le futur, le futur passé, l'impératif, le présent du subjonctif, l'imparfait, le parfait, le plm-que-parfait.
Dans la langue latine tous ces modes se conjuguent avec des flexions, c'est-à-dire que les personnes du verbe y sont marquées par des désinences dissonantes. Au présent de l'indicatif, on dit amo^ amo^^ama^, au futur, on dit amafto, amaAiis, ama6tV^ et ainsi de suite pour tous les modes.
Le verbe actif français a dix-neuf modes jusqu'à l'infinitif exclusivement, c'est-à-dire qu'il a huit manières de rendre des nuances qui manquent au verbe latin.
Sur ces dix neuf modes, huit se conjuguent avec des flexions; mais 0N2E se conjuguent avec les auxiliaires être et avoir.
L'emploi des auxiliaires pour conjuguer le verbe actif est donc caractéristique daas la langue romane, et absolument inconnu dans ta langue latine.
Le verbe passif latin a onze modes, sans compter l'infinitif. Six de ces modes se conjuguent avec des désinences variables ou des flexions.
L'emploi des flexions est au contraire absolument inconnu dans le verbe passif français, lequel se conjugue exclusivement avec les auxiliaires.
Enfin, la langue latine possède un genre de verbe appelé déponent , lequel a la forme passive avec la signification active.
Or, le verbe déponent est absolument inconnu dans tous les dialectes de la langue romane.
Cette courte analyse suffit donc à démontrer la différence radicale qui sépare aussi, au point de vue du verbe, la langue romane de la langue latine.
Reste à démontrer la différence qui sépare également leurs syntaxes : cette différence est absolue.
En toute langue, le génie de la syntaxe dépen 1 du génie de son substantif.
Dans la langue latine, où le substantif se décline avec des cas. Tordre de la phrase est arbitraire, parce que la désinence du substantif fait toujours connaître avec certitude s'il est sujet ou complément du verbe, ou d'une préposition.
Prenons pour exemple cette phrase :
Venator occicUt leporem; — Le chasseur a tné le lièvre.
Dans quelque ordre que l'on range ces trois mots latins; que l'on dise :
Venator oceldit leporem ^ Ou , Leporem occidit venaior^ Ou, Leporem venator oceldit^ Ou, Occidit venator leporem^ Ou , Occidit leporem venator^ Ou , Venator leporem occidit^
le sens reste invariablement le même, parce que la forme venator fait connaître que le chasseur est le sujet, et la forme leporem fait connaître que le lièvre est le complément du verbe occidit, signifiant il a tué.
Il n'est pas nécessaire d'insister pour faire comprendre qu'en français il n'en saurait être de même , et que dans tous les dialectes de la langue romane le substantif, pour être sujet du verbe, doit nécessairement le précéder. •
Dails la langue romane, le sens de relation des substantifs dépend de leur place ; dans la langue latine, il dépend de leur terminaison ou de leur cas.