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CHAPITRE TROISIÈME

En résumé ,

Dans la syntaxe latine, l'ordre logique des idées est tout à fait indépendant de l'ordre grammatical des mots, lequel ne relève , que du caprice ou du goût de l'écrivain.

Dans la syntaxe française, l'ordre logique et Tordre grammatical sont obligés de se confondre.

Pendant la lecture d'une phrase latine, l'auditeur, averti par la syllabe finale des mots, refait à mesure l'ordre logique, distinct de Tordre grammatical, et il est presque toujours obligé d'attendre le dernier mot de la phrase pour en comprendre le sens, comme dans ce passage qui est le début des Annales de Tacite:

Vrbem Romam a principio Beges hahitere, '

En traduisant mot à mot, on a : a la ville (de) Rome dès le principe les rois gouvernèrent » .

Tant que le dernier mot habuere n'est pas prononcé, la phrase n'a aucun sens.

L'incomparable clarté de la langue française vient au contraire de ce que dans cette langue, qu'on peut appeler rectiligne. Tordre des idées est le môme que Tordre des mots ; et en quelque endroit que Ton s'arrête dans une phrase bien faite, ce qu'on a dit ou écrit a toujours un sens.

Une différence si profonde entre la langue latine et la langue romane dans les parties qui constituent la langue elle-même aurait dû faire comprendre à tous les esprits sérieux qu'il était logiquement impossible d'admettre que Tune procédât de l'autre.

€k)mment un substantif qui ne se décline pas pourrait-il être le produit d'un substantif qui se décline?

Comment un verbe qui se conjugue avec des auxiliaires la plupart des modes de sa voix active, tous les modes de sa voix passive, et à qui la voix déponente est inconnue, pourrait-il être l'imitation d'un verbe qui se conjugue avec des flexions toute sa voix active, la plupart des modes de sa voix passive, et qui a une forme déponente?

Comment une syntaxe dans laquelle Tordre logique et Tordre grammatical sont les mêmes pourrait-elle avoir été engendrée par une syntaxe dans laquelle Tordre grammatical et Tordre logique sont entièrement indépendants?

Il est donc bien évident que, loin d'être le produit Tune de

l'autre , la langue romane et la langue latine appartiennent à deux familles philologiques absolument distinctes.

Le latin est une langue à flexions et inverse ; le roman est une langue fixe et droite.

C'est d'ailleurs un fait incontestable et décisif que dès sa première apparition comme langue écrite la langue romane se montre toute formée, et en possession de ses caractères constitutifs. Dès les premiers textes, le substantif, le verbe, la syntaxe sont, au point de vue de leur nature, ce qu'on les voit aujourd'hui.

Dans les textes les plus anciens, dans ceux du neuvième, du dixième et du onzième siècle, le substantif roman est déjà indéclinable et précédé de Tarticle; et aux cas appelés génitif et datif, l'article roman a déjà les formes à'el, de la, — et les formes al, à la.

Le Serment de 842 dit : a pro Deo amur » ; — il dit œ meon fradre » ; — il dit a per dreit » ; — les substantifs amur, fradre, dreit, sont au nominatif, et restent indéclinables.

Le Cantique de sainte Eulalie emploie l'article le au singulier masculin; les articles H et les au pluriel. Oi>y lit :

Voldrent la viotre U deo inimi, Voldrent la (aire le Deavle servir.

Elle non eskoUet les mais conseillers.

La Nobla Leyson emploie pour l'article la forme d'e/, de la, au génitif, et la forme al, au datif.

Car nos veyen acjaest mont esser près d* el charon. Car nos yeyen aqaest mont de la fin apropriar. Que fo scripta Tora car sen a/ derrier temp.

On trouve dans les divers recueils historiques des chartes d'une incontestable authenticité, et qui montrent dans le cours du neuvième, du dixième et du onzième siècle la déclinaison gauloise ou romane complètement formée, à l'aide des prépositions.

En voici quelques exemples.

Une charte de Louis le Débonnaire, de Tannée 822, donne au monastère de Saint-Michel sur la Meuse la Celle de Gallone, ainsi que la propriété dite dans le latin Villam de Romans (i).

(1) Mabillon, Yetera Analccta, p. 356.

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