‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 58 sur 256 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

tion que la communîcdtion directe, si cette communication est démontrée impossible et sa supposition absurde.

Tel est le cas des mots communs au latin et au sanscrit ; Jiel est le cas des mots communs aux provinces les plus reculées du Portugal, de l'Espagne et de l'Italie ainsi qu'aux provinces les plus reculées de la France. De même que les Brahmes n'apportèrent jamais leur langue dans le sénat romain, de même les Andalous, les Galiciens ou les Galabrois ne sont jamais venus apporter leurs patois aux Lorrains, aux Auvergnats ou aux Normands. Et cependant, ces patois se ressemblent beaucoup, et appartiennent incontestablement à la même langue.

La seule explication de la présence des mots français dans le latin qui ait été jusqu'ici, non pas théoriquement donnée, mais tacitement acceptée , consiste à supposer que les légions romaines nous apportèrent la langue latine.

Nous allons faire toucher du doigt l'inadmissibilité de cette hypothèse, en montrant que même à partir du temps de César les légions romaines ne parlaient pas la langue latine.

Du reste, ceux qui expliquent par le contact des armées et de l'administration romaines avec les Gaulois la présence des mots latins contenus dans le français et dans les divers dialectes de la Gaule n*ont pas soupçonné la grandeur et les difficultés du problème qu'ils posaient par leur solution même.

En effet, le français et les dialectes de la France ne contiennent pas seulement des mots latins; ils contiennent aussi, et en quantité considérable, des mots grecs.

L'Académie française, l'École des chartes et la plupart des savants veulent que ces mots latins aient été introduits dans les dialectes Gaulois par le fait de la conquête et de la domination romaines ; soit I mais si les mots latins ont été importés, les mots grecs doivent nécessairement avoir été importés de même. Eh bien alors, par qui?

Bien évidemment, on ne peut pas dire que ce soit par les Romains.

Il y a sans doute tel érudit, par exemple Fauriel, qui attribue a à \SL puissante influence des anciens Marseillais la présence d'un grand nombre de mots grecs, qui vivent encore aujourd'hui dans le langage des habitants des villes et des contrées du midi de la France jadis occupées par les Marseillais (l). » Mais le dialecte provençal

(1) Fauriel, Dante et les oriQiMS de la littér, italienne, t. II, p. 263, leçon neuvième.

n'est pas le seul qui contienne des mots grecs ; on verra que tous les autres dialectes en contiennent aussi, et qu'ils en contiennent à peu près autant. L'influence des Marseillais, c'est-à-dire une cause locale, ne saurait donc expliquer un fait général, se manifestant partout, dans des conditions identiques, sans en excepter les provinces et les lieux où il est incontestable que l'influence des Marseillais ne pénétra jamais.

Le bon sens et les faits réunis excluent ainsi l'hypothèse d'une introduction par voie d'influence marseillaise pour expliquer la présence des mots grecs contenus dans tousles dialectes de la Gaule.

Si l'on y réfléchit mûrement, les mêmes raisons doivent faire exclure l'hypothèse d'une introduction par voie d'influence romaine pour expliquer la présence des mots latins.

£n effet, dire que le gouvernement romain put imposer le latin jusqu'au sein des populations les plus illétrées, jusqu'au milieu des laboureurs et sous la cabane des pâtres vivant dans les vieilles forêts de la Gaule; dire que nul ne put échapper à l'obligation d'apprendre le latin, ni le Boïen errant sur des échasses dans les steppes des Landes ; ni l'Arverne perdu avec ses troupeaux sur la cime neigeuse de ses monts ; ni le Breton péchant sur l'Océan, dans son bateau fait du tronc d'un vieux chêne; ni leRuthène, mineur enseveli dans les entrailles de la (erre: c'est faire une supposition si exorbitante, que Fauriel lui-même se révolte, et s'écrie : «Non, pour le coup, certainement non I Je pourrais dire que la chose est impossible ; je me borne à dire qu'elle est fausse (1). »

Ainsi, même aux yeux de ceux qui, comme Fauriel, admettent que les Gaulois adoptèrent le latin , il est bien démontré que tous ne l'adoptèrent pas et ne purent pas l'adopter (2). Et cependant, il n'est nulle part dans la Gaule un seul dialecte qui ne contienne pas la même dose de latin I

£n résumé , s'il y a incontestablement dans tous les dialectes de la Gaule une quantité assez notable de mots grecs et de mots latins, et si, d'un autre côté , ces mots se trouvent dans le langage

(1) Fauriel, Dante et les origines de la lillër. italienne , t. II, p. 296, leçon onzième.

(2) « Même en Italie, dit Fauriel, c'est-à-dire dans la contrée où il aTait les meiU leures chances des^étendre et de dominer, le latin ne devint jamais lalangue unique des populations.... Les masses populaires gardèrent presque partout , sous la domination romaine, leurs langues natioTiales ». — Fauriel, DaiUe et les origin. de la littér, italienne^ t. II, p. 232, 3, leçon huitième.

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