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CHAPITRE QUATRIÈME

de populations qui, perdues dans les forêts, dans les landes, dans les vallées des hautes montagnes , sur les plages de TOcéan, n'ont jamais été en contact réel et prolongé soit avec des Romains , soit avec des Grecs, il faut nécessairement renoncer, pour expliquer la présence de ces mots , à Thypothëse d'une importation administrative ou commerciale, et chercher l'explication de ce fait dans l'origine commune des populations gauloises , grecques et latines.

C'est le but vers lequel nous allons marcher dès le chapitre suivant; mais après avoir montré dans celui-ci qu'en effet les dialectes gaulois n'ont reçu ni leurs mots latins du contact des Romains , ni leurs mots grecs du contact des Marseillais.

La première et la principale difficulté à laquelle on se heurte lorsqu'on veut combattre la doctrine qui explique par la diffusion et par la décomposition du latin la formation du français et des autres dialectes de l'ancienne Gaule, c'est de x trouver quelque part cette doctrine clairement exposée. Ses partisans les plus absolus n'ont montré aucun souci de sa solidité. Tous affirment qu'elle est vraie ; aucun n'a eu la pensée de le prouver.

a Le français et les dialectes romans viennent du latin, dont ils sont une corruption : » toute la doctrine est là, dogme et histoire.

Cependant, si le latin s'est substitué au gaulois , cette substitution s'est opérée par un agent quelconque, dans d^s circonstances déterminées. Quel est cet agent? quelles sont les circonstances dans lesquelles il a opéré? quelles traces cette transformation de la langue gauloise a-t-elle laissées dans l'histoire? A toutes ces questions qui s'imposent, et qu'on ne saurait supprimer sans substituer le mysticisme à la philologie , les partisans de l'origiqe latine du français répondent par une affirmation inerte et creuse, qui est l'équivalent du silence.

Le système de M. Francis Wey, qui propage les langues par voie de pollen, comme les plantes, est peut-être singulier; mais enfin c'est un système. Les autres n'en ont même pas. Avoir trouvé celui-là , c'est toujours avouer qu'il en faut un.

Nous ne croyons pasd'ailleurs devoir reconnaître le caractère d'un système sur la propagation du latin parmi les Gaulois dans l'influence attribuée par les Bénédictins , auteurs de l'Histoire littéraire de la France^ aux écoles de Marseille, de Vienne, de Lyon ou de Trêves. Les Facultés actuelles des lettres et les Lycées ont certainement une puissance de propagation incomparablement plus efficace ; et cependant, dans les Facultés et dans les Lycées où le latin s'ensei-

gne, le portier lui-même ne l'entend pas. Que Ton juge par là si parce qu'on l'enseignait à Marseille y les pâtres de la Camargue pouvaient l'apprendre I

C'est encore mal raisonner, de conclure du texte grec des sermons de saint Irénée que lés habitants de Lyon entendaient la langue grecque. C'est comme si l'on concluait du texte latin de l'Histoire de Jacques- Auguste de Thou, que les Parisiens parlaient latin sous le règne de d'Henri IV.

Enfin, conclure de ce que Pline le jeune apprenait que ses livres se trouvaient chez des libraires de Lyon, que les Gaulois avaient renoncé à leur langue nationale et adopté la langue latine, c'est montrer du plus vulgaire bon sens un oubli qui étonne, qui afflige chez d'aussi savants hommes que les Bénédictins (1).

Il faut donc, on le voit, pour arriver à examiner la doctrine qui rattache à la vulgarisation et à la corruption du latin la formation de la langue française, commencer par la formule soi-même.

Après y avoir mûrement réfléchi, nous croyons qu'il n'y a qu'un système plausible qui puisse être proposé pour expliquer comment la langue latine se serait établie dans la Gaule , et y aurait pris la place des dialectes nationaux ; ce serait de dire que la langue latine a été propagée dans la Gaule par les armées des Romains, et qu'elle y a été consolidée par leur administration.

Si l'étude historique de ce système ne justifiait pas l'hypothèse de la propagation du latin par les légions, et prouvait au contraire que ce mode de propagation n'a été ni réel ni possible, il faudrait nécessairement conclure alors de cet examen que la doctrine de Barbasan, de Roquefort, de Raynouard, de l'Académie française, de l'École des Chartes sur la formation de la langue française est une chimère, et chercher dans la communauté d'origine du français et du latin l'explication de la communauté d'une partie de leurs mots.

César employa pour conquérir les Gaules neuf années et onze légions^ sans compter des corps nombreux d'auxiliaires italiens , Cretois, baléares, germains, et une nombreuse cavalerie espagnole , gauloise et germaine.

D'où provenaient ces légions? Quelles langues parlaient- elles? En quels endroits de la Gaule furent-elles placées ultérieurement en quartiers d'hiver ou en garnison? Quelle action purent-elles exercer sur la langue gauloise ?

(1) Hiit. littéraire de la France^ t. f, p. 232.

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