‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 61 sur 256 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

auxiliaires. L'efTeciif des auxiliaires attaché à chaque légion était, en infanterie, d'un nombre égal à celui de la légion, et, en cavalerie, d'un nombre triple (1).

Chaque consul avait donc à sa disposition , en temps normal , 8,000 fantassins légionnaires et 8,000 fantassins auxiliaires ; 400 cavaliers légionnaires et 1,200 cavaliers auxiliaires. En temps de guerre, le sénat accordait toutes les troupes complémentaires qui étaient jugées nécessaires.

Quelle différence y avait-il, au point de vue national ou politique, entre les soldats légionnaires et les soldats auxiliaires?

Cette différence était essentielle et caractéristique.

Tout soldat légionnaire était nécessairement citoyen romain ; — tout ^Idat auxiliaire était nécessairement étranger (2).

En vertu de ces principes, qui étaient fondamentaux et ne furent jamais violés, les six légions de César étaient donc formées de citoyens romains. Nous savons que les deux dernières, la onzième et la douzième, avaient été levées dans la Gaule cisalpine et en Illyrie, et nous reviendrons sur ce point. Cherchons d'abord où avaient été levées les quatre premières, qui étaient de vieilles légions , et portaient les numéros 7, 8, 9 et 40.

Chercher où avaient été levées les quatre vieilles légions données à César, c'est donc chercher quels étaient à son époque les peuples d'Italie auxquels le gouvernement romain avait accordé le droit de cité.

Les peuples jouissant, à l'époque où César reçut le gouvernement des deux Gaules , du droit de cité romaine, et coopérant au recrutement des légions, c'étaient tous les peuples d'Italie, à l'exception des Illyriens, des Liguriens et des Gaulois transpadans.

En effets jusqu'à l'époque des Gracques , les légions romaines s'étaient exclusivement recrutées dans les trente-cinq tribus dont se composait l'État romain proprement dit (3), ou dans les trente petites colonies de citoyens romains que le sénat avait établies chez les divers peuples d'Italie , à la suite de confiscations de territoire (4). Les troupes auxiliaires étaient fournies alors par les

(1) Polybe, lib. XIÏ, cap. XXUT. — Vëgècc, lib. II, cap. U.

(2) Voir, sur les formes saivies poar la levée des légionnaires et des auxUiaires, Poljbe, lib. VI, cap. V, VI, VII ; lib. XII, cap. XXIII.

(3) Voir les noms des 35 tribus romaines dans Forcellini, rerbo Tribus.

(4) Voir dans Tite-Live les noms de ces 30 colonies, lib. XXVU, cap. IX, X.

peuples qui étaient entrés successivement dans l'alliance de Rome, mais à titre d'étrangers, sans jouir des droits de cité et sans pouvoir participer aux fonctions civiles ou militaires.

LesGracques furent les promoteurs de l'idée d'étendre le droit de cité romaine à tous les peuples alliés, auxquels en définitive Rome devait sa domination. La résistance du sénat amena la Li^nie des peuples italiens contre Rome, et la terrible guerre dite Sociale ou des alliés, qui dura quatre ans, de l'an 91 à l'an 87 avant l'ère vulgaire. Elle eut pour résultat le triomphe de l'idée des Gracques et la concession du droit de cité romaine aux Latins, aux Marses, aux Ombriens, aux Picentins, aux Gampaniens, aux Lucaniens, aux Samnites et aux Étrusques (1), en vertu des lois Julta et Plautia Papiria,

n ne resta d'exclus que les Illy riens, les Liguriens et les Gaulois cisalpins.

Une loi de Tannée suivante, due à l'initiative de Cn. Pompée Strabon, père du grand Pompée, assimila aux municipes déjà existants à Plaisance, à Crémone, à Bologne, les cités de la Gaule cispadane , de la Ligurie et de la Yénétie, et les associa par conséquent à l'exercice du droit de cité.

Tels étaient donc les peuples chez lesquels, concurremment avec les trente-cinq tribus romaines, avaient été levées les quatre vieilles légions données à César. Chacun de ces peuples avait fourni un contingent proportionné à sa population libre , selon qu'elle avait été Constatée dans le recensement quinquennal opéré à la clôture du dernier lustre.

En cet état de la question , il devient possible de dire quels étaient les idiomes que parlaient ces quatre vieilles légions, et qu'elles portèrent dans la Gaule.

En ne tenant compte que des principaux idiomes, ces légions parlaient le latin rustique, l'ombrien, l'osque, l'étrusque et le gaulois; quatre langues différentes entre elles, comme on le verra au chapitre IX de ce livre , et surtout différentes du latin littéraire de Rome, avec lequel elles n'avaient aucun rapport.

Il convient même d'ajouter que, parmi ces légionnaires, les Latins, c'est-à-dire ceux qui parlaient le patois du Latium, étaient naturellement les moins nombreux. Six cents ans de guerres.

(1) Voir, sur la Guerre sociale, Florus, lib. III, cap XVIII. — Velleias Paterculus, lib. H, cap. II à XX. — Appien, Guerre cirile, lib. I.

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spécialement supportées par la population latine, l'avaient épuisée. La guerre sociale, la guerre civile de Marins et de Sylla venaient de lui porter le dernier coup. Les Étrusques , les Samnites , les Ombriens, les Lucaniens, les Marses, les Gaulois étaient relativement moins affaiblis, parce qu'ils avaient moins longuement combattu. On verra néanmoins un peu plus loin qu'après la pacification universelle, opérée sous Auguste, l'épuisement général de ritalie se trouva tel, que le gouvernement n'y fit plus de levées, et que la garde de l'empire fut désormais confiée aux alliés, maîtres futurs qu'alors on appelait les Barbares.

11 ne reste plus à déterminer que la langue des deux légions nouvellement levées par César, au moment où il marchait contre les Helvétiens. Nous savons qu'elles avaient été levées dans son gouvernement, c'est-à-dire dans la Gaule cisalpine et dans l'Illyrie. Mais comme nous avons déjà fait observer que les Gaulois transpadans et les lUyriens ne jouissaient pas encore à cette époque du droit de cité, et que néanmoins les légions ne pouvaient enrôler que des citoyens romains , il faut se demander avec quels éléments ces légions avaient pu être formées.

Le gouvernement de César en Italie comprenait trois parties distinctes : la Gaule transpadane, la Gaule cispadane et l'Illyrie. Ajoutons qu'une partie de l'Étrurie, comprise entre la Magra et l'Arno, faisait administrativeraent partie de la Gaule cispadane . Dans cette partie se trouvait précisément Lucques, ville agréable 'et importante, où César aimait à passer l'hiver et où se cimenta l'alliance politique de César, de Pompée et de Crassus.

La Gaule transpadane et l'Illyrie ne jouissaient pas à cette époque du droit de cité, qu'elles ne reçurent que sous la dictature de César, en l'année 705 de Rome, 49 ans avant l'ère vulgaire, en vertu de la loi Julia municipalis (1); mais un grand nombre de villes importantes de ces pays, dans lesquelles des colonies romaines ou latines avaient été établies autrefois , jouissaient de ce droit : les colonies romaines , en vertu de leur origine même ; les colonies latines, en vertu de la loi portée , l'an de Rome 665, par Cn. Pompée Strabon.

De ce nombre étaient : Milan, Novare, Pavie, Crémone, Vé-

(1) Voir le texte de cette loi dans Egger, Latini sermonis reivstioris reli quiXy c. L, hl, p. 513 ctsuiv.

rone, Brescia, Este, Padoue, Bellune , Vicence, Trévise , Aquilée, Trieste, Pola(l).

Cette partie du gouvernement de César offrait donc des ressources sérieuses pour les levées des légions, par le grand nombre de citoyens romains que contenaient les villes municipales, et qui devaient tous le service militaire, quand ils en étaient requis, pendant vingt années, à partir de dix-sept ans accomplis.

Quant à la Gaule cispadane y elle jouissait tout entière du droit de cité, depuis la loi Pompeia, et par conséquent elle offrait des ressources régulières et considérables au recrutement des légions. Là se trouvaient, entre autres, des villes anciennes et importantes, telles que Plaisance, Parme, Modène, Bologne et Lucques.

Quelle langue parlait-on dans la Gaule , soit cispadane, soit transpadane? Évidemment, on y parlait la langue des populations, c'est-à-dire le gaulois.

Plus tard, sous le règne d'Auguste, un long usage de la paix porta les Italiens des provinces vers la culture du latin littéraire, qui était la langue officielle de l'empire , afin de parvenir aux emplois civils. Des écoles de grammairiens et de rhéteurs s'établirent donc dans les grandes villes , surtout à Milan ; mais ces écoles n'attiraient et ne formaient bien évidemment que des jeunes gens appartenant aux classes riches. Le peuple d'alors, comme le peuple d'aujourd'hui, n'avait ni assez de loisii*s ni assez de fortune pour acquérir une éducation lettrée et apprendre le latin, langue étrangère au pays. Il conservait la langue nationale , la langue des ancêtres, le gaulois.

La mort de Decimus Junius Brutus, parent du meurtrier de César, en fut une preuve.

Un an et demi après la mort de César, Decimus Brutus tenait encore l'Italie cispadane, à la tête de dix légions; mais bientôt il fut abandonné de ses soldats, et suivi seulement de quelques cavaliers gaulois il se dirigea vers Aquilée, avec le dessein d'aller joindre M. Junius Brutus en Macédoine. Il supposa que parlant la langue gauloise, et déguisé lui-même en Gaulois, il pourrait traverser sans être reconnu la Gaule transpadane; mais sa petite troupe, arrêtée par des batteurs d'estrade, fut conduite à un prince gaulois, auquel il se fit connaître, et qui le livra à An-

(J) On trouvera ce qui concerne toutes ces villes dans la NçliUa orbis antigui de Celiarius, t. I. p. 513 et suiv.

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toine(i). Il fallait donc parler gaulois, même après la mort de César, pour être confondu avec les habitants de la Gaule cisalpine.

Quant aux colons romains ou latins, conduits autrefois dans les villes de la Gaule cisalpine, tout autorise à croire *que leurs enfants apprirent bien vite la langue ambiante, qu'ils entendaient parler autour d'eux.

L'expérience prouve en effet qu'il n'y a aucune différence appréciable entre le dialecte des villes d'un pays où l'on conduisit des colonies , et le dialecte des villes du même pays où Ton n'en conduisit pas. Ainsi, Crémone eut une colonie, et Mantoue n'en eut pas. Narbonne eut une colonie , et Garcassonne n'en eut pas ; et cependant la langue de Crémone et la langue de Mantoue , la langue de Narbonne et celle de Garcassonne sont les mêmes.

Les Francs , les Bourguignons, les Normands, en France ; les Lombards, en Italie, occupèrent les villes et les pays où leurs descendants sont restés établis avec des masses incomparablement plus compactes que celles des colons romains ou latins; et cependant les Lombards, les Normands, les Bourguignons et les Francs oublièrent bientôt leurs dialectes allemands , dont il n'est resté aucune trace sérieuse ni en Italie ni en France.

L'histoire et le bon sens autorisent donc à affirmer que la langue gauloise était du temps de César la langue générale et nationale des habitants de la Gaule cisalpine , sur l'une et sur l'autre rive du Pô.

Par conséquent, sur les six légions avec lesquelles César commence la guerre des Gaules, les quatre premières, levées dans toute l'Italie, parlaient des dialectes italiens; les deux dernières, levées dans la Gaule cisalpine , parlaient des dialectes gaulois. Pas une seule d'entre elles n'avait été exclusivement levée ou dans le Latium ou à Rome. Elles ne pouvaient donc pas porter au delà des Alpes soit le latin vulgaire , soit le latin littéraire, qu'elles ne savaient pas.

Après avoir niontré quelles étaient les langues parlées par les légions , il faut dire un mot de celles que parlaient les troupes auxiliaires.

(1) 'H/laU Sèr^v ia^xa i^ to xeXTtx6v, 2Çi7:i9Tdi|Jiivoc JpL« xal TTJvfuvi^v, xal

SteôiSpaoxe aùv ixiivot; oH ti; KtXto; Appian., De Bellis civil.^ Ut, IJl. —

In fine.

L*état politique de l'Italie du temps de César ne permettait pas d'y lever des auxiliaires , puisqu'ils devaient être étrangers. Ceux de César l'étaient en effet.

Le texte des Commentaires fait connaître qu'il employa comme fantassins auxiliaires des Gaulois de la province , des Cretois, des Baléares et des Germains, et comme cavaliers auxiliaires des Gaulois de toutes les parties de la Gaule, des Germains et des Espagnols. Les Gaulois parlaient les divers dialectes de leur pays ; les Cretois parlaient le grec éolien ; les Baléares parlaient le ligurien , les Germains parlaient l'allemand; les Espagnols parlaient les idiomes de la péninsule.

Aucun des corps auxiliaires ne parlait donc le latin, et ne put l'apporter dans la Gaule.

Les langues des six premières légions de César et de ses troupes auxiliaires étant ainsi déterminées , suivons rapidement ses opérations militaires , et voyons si à un moment quelconque de leur cours des éléments latins ou romains viennent se mêler à son armée.

La première campagne de César, celle de l'an de Rome 690, contre les Helvétiens et les Germains d'Arioviste , s'opéra tout entière avec les six légions, portant les numérés 7, 8, 9, 10, li, 12 , ainsi qu'avec les auxiliaires, tant cavaliers que fantassins, venus avec César ou levés dans la Gaule proprement dite.

La seconde campagne, celle de l'an 697, contre les Belges, s'opéra avec les six légions déjà connues, augmentées de deux autres, levées récemment dans la Gaule cisalpine (1), et qui prirent les numéros 13 et 14 (2). A partir de ce jnoment César eut donc huit légions, ainsi que des auxiliaires crétois et baléares et de la cavalerie fournie par les Trévires(3).

La troisième campagne , ou celle de l'an 698, est remplie par l'expédition que César dirigea personnellement contre les Yénètes et les autres peuples de la Bretagne, et par celle que son lieutenant Crassus dirigea contre les peuples de l'Aquitaine. Le nombre des légions reste le même. Crassus ne disposant que de douze cohortes légionnaires , ce qui faisait une légion entière et deux

(1) Caesar, De Bell, çall, I. Il, c. II.

(2) La treizième légion est mentionnée pour la première fois aa livre V des Commentaires, ch. LUI ; — la quatorzième, au livre VI, eh. XXXIl.

(3) Cœsar, De Dell, gall, I. II, cb. VII, XXIV.

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