CHAPITRE QUATRIÈME
que ces provinces, épuisées à leur tour, appartiennent aux Barbares.
Naturellement, le sort de la Gaule suivit le sort de l'empire. Le pouvoir impérial, qui n'avait plus de soldats romains pour se garder lui-même, faisait garder la Gaule par des légions levées dans les autres provinces. Zosime constate que sous Aurélien les troupes entretenues dans la Gaule étaient composées de Dalmates , de Mésiens, de Pannoniens, de Noriciens et deRhètes (1). Sous Constant les légions des Gaules se recrutaient avec des Ulyriens (2).
Ce ne sont pas de tels soldats qui pouvaient enseigner le latin aux paysans de la Gaule.
Bien plus, la défense militaire de la Gaule reçut, immédiatement après la conquête, une organisation qui excluait tout contact des soldats avec les Gaulois, toute action morale des légionnaires sur les populations urbaines ou rurales, enfin toute possibilité et tout moyen pour les armées de modifier les dialectes nationaux répandus sur toute la surface de ce vaste pays.
La pensée dominante du gouvernement romain était de préserver les Gaules d'un envahissement toujours imminent des populations germaines : deux grandes mesures générales furent prises dans ce but.
D'abord, Auguste fit construire une série de camps retranchés permanents, véritables forteresses, sur la rive gauche du Rhin, depuis Vindonissa, Windisch, en Helvétie, au confluent de la Reuss et de l'Aar, jusqu'à Vetera, aujourd'hui Santen, en face et un peu au-dessous de l'embouchure de la Lippe. Huit légions d'abord, trois ensuite (3), furent chargées, avec des auxiliaires, de garder ces camps et de repousser les Barbares.
Ensuite, Auguste transporta sur la rive gauche du Rhin, en leur donnant des terres et des établissements durables, des Ubiens, des Suèveset des Sicambres^ populations germaines dévouées à l'eqipire (4). Tibère y transporta encore quarante mille Germains (5).
Ainsi gardées et contenues, gratifiées d'ailleurs du droit de cité romaine à partir du règne de Claude et de celui de Galba, les
(1) Zosim , Hist., lib. I, anno 270.
(2)lbid., lib. H, anno 337.
(3) Tacil., Annal, f lib. IV, cap. 5.
(4) Saeton , Àugust., cap. XXI.
(5) Suet., Tiber,, cap. IX.
126 LA^iGUE FRANÇAlSe.
Gaules , à l'exception des insurrections partielles et passagères de Sacrovir et de Givilis, furent pour Rome une source abondante de tributs et de soldats, et né durent jamais être occupées, à Tintérieur, par des garnisons romaines. L'administration , exclusivement gauloise, et exercée par les magistrats élus des cités, n'était en contact avec la métropole qu'à l'occasion du versement des tributs, et cette métropole n'était représentée sur le territoire gaulois que par un préfet, résidante Trêves, et réunissant au gouvernement de la Gaule celui de l'Espagne.
L'histoire des légions romaines employées, soit à la conquête soit à la garde 'de la Gaule, détruit donc de fond en comble, comment nous venons de le montrer, l'hypothèse de l'introduction de la langue latine parmi nos ancêtres par les soldats.
D'un autre côté, ridée d'attribuer à l'influence des Marseillais les mots grecs très-nombreux qui se trouvent dans le français comme dans les autres dialectes de la France, est un préjugé que repoussent avec la même énergie la tradition historique et la philologie.
L'histoire de Marseille et de ses divers comptoirs, tels que Agde, Ampurias et Roses, se divise en deux parties.
Pendant la première, ces villes, murées et closes, vivent dans un isolement complet de la terre, toujours en garde contre les populations environnantes, à demi sauvages et disposées à les piller.
Pendant la seconde période, ces villes entrent en communication avec les peuples d'alentour, mais après qu'ils ont été préalablement soumis par les Romains.
Cette situation résulte clairement d'une circonstance racontée par Polybe, et consignée par Strabon dans son tableau de la Gaule méridionale. •
A l'époque du passage d'Annibal d'Espagne en Italie, 218 ans avant l'ère vulgaire, les Marseillais avaient si peu de relations avec l'Iptérieur de la Gaule , alors totalement inexploré, qu'ils ne purent pas dire à Scipion, père de l'Africain, non-seulement où se trouvait Gorbilon, marché considérable sur la Loire, mais encore où se trouvait Narbonne (i).
(1) Des délégués marseillais ayant été reçus par Scipion, ils leur demanda des renseignements précis sur la Bretagne, sur Gorbilon et sur Narbonne. Ils assurèrent n^avoir rien de positif à lui dire à ce sujet. Voir Strab., Geogr., lib. IV, cap. II, § 1.
Po]>be affirme, d'un autre côté, que tout l'inlérieur de la Gaule au nord de
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La langue grecque se conserva à Marseille et dans ses comptoirs pendant que ces villes vécurent séparées des populations environnantes, et par conséquent cette langue ne put pas alors se répandre au dehors; mais lorsque la communication eut été établie ce fut la langue des Gaulois qui prévalut à Marseille , et la langue des Espagnols qui prévalut à Roses et à Ampurias. Quant au grec des premiers colons, il disparut entièrement.
On verra que Cicéron constate, dans son discours pour Flaccus, qu'on ne parlait plus grec à Marseille l'an de Rome 695, c'est-àdire un an avant l'expédition de*César dans lesOaules; et qu'une inscription parfaitement authentique établit qu'on ne parlait plus grec à Ampurias l'an de Rome 549, c'est-à-dire 140 ans auparavant.
L'abrégé de Trogue Pompée, fait par Justin , et Strabon expliquent très-clairomenl l'histoire de Marseille et de ses comptoirs.
Bâtie six siècles avant l'ère vulgaire, sur un territoire obtenu d'un petit roi gaulois, par des colons grecs venus de l'Asie Mineure, Marseille eut pour principale occupation de se défendre contre le pillage des Gaulois et des Ligures. Ayant échappé par hasard à une surprise, pendant la célébration des fêtes Florales, les Marseillais « conservèrent l'usage de fermer leurs portes les jours de fête, de veiller, de couvrir leurs remparts de sentinelles, de reconnaître les étrangers qui entraient, et de se garder, au sein de la paix, avec le même soin qu'en temps de guerre (1) » . Cet état de choses existait encore du temps de César; car Justin ajoute : a Ainsi se conservent à Marseille les bonnes institutions, non par la nécessité des temps, mais par l'habitude de bien faire.
C'est par les mêmes moyens qu'Ampurias s'était préservée contre les mêmes dangers. Nous ne saurions mieux faire, pour tracer le tableau des uns et des autres, que de reproduire littéralement ce que Tite-Live dit d'Ampurias, au sujet de l'expédition de M. Porcins Caton, Fan deRome 557^ ou 495 ans avant l'ère vulgaire :
« Dès cette époque, dit-il, Ampurias contenait deux villes, séparées par une muraille. L'une était occupée par des Grecs, venus de la Phocée, d'où les Marseillais sont aussi originaires; l'autre, par des Espagnols; mais la ville grecque, située le long du rivage,
Narbonne était incooDa de son temps ; et que ceux qui voudraient prétendre le contraire étaient des ignorants ou des menteurs. — Polybe, Hislor.y lib. III, cap. XXXVII.
(1) Jus in, lib. XLIII, cap. lY.
était entourée d'un mur qui avait moins de quatre cents pas de circuit ; tandis que la ville espagnole , plus éloignée de la mer, était enveloppée par un mur de trois mille pas. Une troisième ville , formée de citoyens romains, y fut ajoutée parle divin César, après la défaite des fils de Pompée. Maintenant , ces trois villes n'en forment plus qu'une, les Espagnols d'abord, les Grecs ensuite ayant été admis au droit de cité.
« Qui considérerait cette ville grecque , ouverte du côté de la mer, mais exposée du côté de la terre aux Espagnols, nation farouche et guerrière, se demandertiit qui avait pu la protéger. C'était la discipline , entretenue par la crainte chez les faibles, vivant au milieu des forts, qui avait protégé leur faiblesse.
a La partie du mur donnant sur la campagne était très-bien fortifiée , et n'avait qu'une porte. Un des magistrats en était le gardien , et ne la quittait jamais. Pendant la nuit, un tiers des habitants veillait sur les murailles , et non pour la forme ou pour obéir à la loi , mais, comme si l'ennemi avait été aux portes, on faisait avec soin le guet et les rondes.
a On ne recevait aucun Espagnol dans la ville. Les habitants eux-mêmes n'en sortaient qu'avec précaution ; mais, du côté de la mer, les issues étaient libres. Par la porte qui donnait sur la ville espagnole, les Grecs ne sortaient jamais qu'en grand nombre , et c'était d'ordinaire le tiers des habitants qui avaient été de service la nuit précédente (1). »
Ces Grecs qui sortaient dans la ville espagnole allaient y tenir le marché, y faire et y solder les échanges.
Tel était le régime des villes et des comptoirs bâtis par les Grecs sur les bords de la Méditerranée. Isolés des peuples environnants par la crainte légitime du pillage, ces Grecs ne se hasardaient point parmi eux, et par conséquent ne purent pas leur apporter leur langue. Bien au contraire , ils apprirent peu à peu et adoptèrent la leur, amenés bien évidemment à ce résultat par les facilités que l'unité de langue donnait à leur commerce.
Les Amporitains avaient déjà quitté la langue grecque et adopté la Jangue espagnole en l'an de Rome 549, huit ans avant l'expédition de Caton , ainsi que le prouve péremptoirement l'inscription relative au temple de Diane d'Éphèse, bâti, dit l'inscription, lorsque les Amporitains n'avaient pas encore quitté la langue
(t) TîteLive, Hisior., lib. XXXIV, cap. IX.