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CHAPITRE CINQUIÈME

Premièrement, ce n'est que dans les rapports de gouvernement à gouvernement que les Romains obligeaient les Grecs, non pas à parler le latin ou à le comprendre , mais à recevoir ou à faire les communications dites oflficielles à Taide de la langue latine et par l'intermédiaire d'un inteiprète. Dans les rapports que les Grecs pouvaient avoir comme particuliers avec les magistrats romains, ceux-ci avaient soin d'employer la langue grecque, lorsqu'ils la savaient. Nous avons établi ce fait en citant l'exemple du célèbre Crassus, lequel, pendant sa préture en Asie, s'appliquait à rendre la justice aux Grecs en employant toujours le dialecte du plaignant.

Deuxièmement , c'est précisément parce que les Grecs en général n'étaient ni en état de comprendre ni en état de parler la langue latine, que les Romains les obligeaient à recevoir et à faire les communications par 'l'intermédiaire d'un interprète. Le but des Romains étant, selon Valère Maxime, d'éviter la volubilité de la langue grecque et de faire prendre en considération la langue latine , ce but aurait été atteint sans l'intervention de l'interprète si les Grecs avaient été en état de parler le latin ou de le comprendre. L'emploi permanent et systématique de l'interprète prouve donc que, si les Romains obligeaient les gouvernements des villes grecques à employer l'usage indirect du latin , ils n'obligeaient pas les Grecs à l'apprendre , ce qui d'ailleurs eût été impossible pour un peuple disséminé en Europe, en Asie et en Afrique , dans un si grand nombre de villes ou d'îles, sans relation régulière entre elles.

Troisièmement, en imposant aux gouvernements grecs l'emploi du latin par voie d'interprète, le gouvernement romain se proposait, selon Valère Maxime, non pas de populariser au dehors la langue latine , mais de l'y faire respecter, et de lui donner, en matière de politique le pas sur toutes les autres. C'est l'idée que Valère Maxime résume en disant qu'il fallait soumettre ep tout le manteau grec à la toge romaine.

Une autre considération, puisée également dans le désir de faire respecter l'autorité romaine, avait déterminé le sénat à prescrire l'emploi de la langue latine. Avant la fin des guerres puniques, avant la séciirité qui en fut la suite, et qui donna à Rome une si vive impulsion aux lettres , très-peu de Romains comprenaient le grec, et ceux qui l'avaient appris le parlaient en Barbares, c'est-àdire sans ce charme prosodique qui était pour plus de moitié dans

i*empire'qu*exerçait cette langue. C'eût donc été s'exposer à la risée des Grecs, ces redoutables railleurs , que d'aller les haranguer dans leur langue sans être en état de la parler correctement, et comme eux.

C'est ce qui arriva à L. Poslhumius, chef d'une ambassade romaine, envoyée àTarente 281 ans avant l'ère vulgaire, a Suivant l'usage des villes grecques, dit le supplément de Tite-Live, les Tarentins assemblaient le peuple dans l'enceinte du théâtre... Là, L. Posthumius, chef de l'ambassade, voulut parler..; mais toutes les fois qu'il lui échappait, comme à un Romain, quelque expression peu conforme au génie de la langue grecque , toute l'assemblée éclatait de rire, et le traitait insolemment de barbare (1). »

De cette insulte sortit la guerre de Pyrrhus, que les Tarentins appelèrent à leur secours.

Lorsque, 168 ans avant Tère vulgaire, Paul Emile eut vaincu Persée et soumis la Macédoine , il divisa en quatre parties l'antique patrimoine d'Alexandre , et donna à chacune d'elles la liberté de se gouverner à sa guise. Assis sur son tribunal, à Amphipolis, il lut lui-même , en langue latine, les ordres du sénat , et son préteur, Cn. Octavîus, répétait ses paroles en tangue grecque, pour être compris des commissaires envoyés par les diverses nations (2).

Paul Emile aurait pu parler en grec; il avait peu de jours auparavant adressé en cette langue au roi Persée les paroles nobles et touchantes que rapporte Tite-Live (3) ; mais devant les délégués de la Macédoine Paul Emile parlait à un peuple officiellement représenté; et il observait, en cette occasion publique, le cérémonial prescrit par le sénat romain.

Il résulte évidemment de ce qui précède que les Romains, contrairement à une opinion légèrement émise, n'eurent jamais la prétention d'obliger la nation grecque à apprendre ou à parler la langue latine, à la place de la sienne; et ce qui prouve sans réplique qu'en effet les Grecs conservèrent l'usage de leur langue ,

(1) Tit.-Llv., Bistor., J. Freinshem. Suppl., Ub. XII, cap. vni.

(2) « Silenlio per prœconem facto, PauUus latine qu» senatai, qaœ sibi ex concilii senientia Tisa essent, pronunciaTil ; ea Cn. OctaTius prœlor, nam et ipse aderat, interpretata sermone grœco rererebat. » — Til. Liv., Histor., lib. XLV, cap. XXIX.

(3) « Hœc grseco sericone Perseo; latine deinde suis, n — Ibid.^ lib. XLV, cap. VIII.

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