‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 75 sur 256 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

c'est qu'à la fin du deuxième siècle de Tère vulgaire , et sur la proposition de Papinien , préfet du prétoire de Septime Sévère , la langue grecque fut élevée au rang de langue légale dans les parties de l'empire où elle était parlée (4).

Le texte de saint Augustin , souvent allégué , mais toujours d'une manière vague, confirme pleinement le sens de celui de Valère Maxime , et prouve que si les Romains prescrivirent l'emploi de la langue latine, comme langue officielle, dans les rapports publics avec les gouvernements étrangers, ce fut toujours à l'aide d'interprètes, et sans exiger par conséquent des nations soumises la substitution du latin à leur propre langue.

Dans un chapitre de la Cité de Dieu où il examine les obstacles que la diversité des langues opposait à la communication des hommes, saint Augustin s'exprime ainsi : a Mais, dira-t-on, une nation impérieuse a imposé aux peuples* vaincus non-seulement sa domination, mais encore sa langue, pour la facilité des relations, et elle a assuré ce résultat en pourvoyant à ce que nonseulement les interprètes ne manquassent pas , mais à ce qu'il y en eût partout en grande abondance; c'est vrai (2). n

Ce que saint Augustin dit des Romains, dans ce passage ne signifie donc pas qu'ils avaient ^rcé tous les peuples à oublier leurs propres langues pour apprendre le latin ; mais qu'ils avaient fait de la langue latine un moyen de communication, un lien social entre les nations, en instituant dans chaque pays un grand nombre d'interprètes , mis à la disposition des autorités ou des personnes qui, par leurs fonctions ou par leur goût, avaient à faire usage de cette langue.

Il y avait des contrées où la variété des idiomes était extrême. StrÎEtbon dit, avec quelque réserve il est vrai , qu'en Colchide on parlait troisxents langues différentes (3) ; mais il affirme que dans le petit pays de l'Albanie , on en parlait vingt (4). On comprend par là le nombre considérable d'interprètes qu'il avait fallu aux

(1) Le lecteur a déjà vu au chapitre II TéléTation au rang de langues légales du grec, du punique, du syriaque et du gaulois.

(2) « At enim opéra data est ut imperiosa CiTilas non solum jugum, verum etiam linguara suam, domitis gentibus per pacem socielalis iroponeret; per quam non deesset, imo et abundaret etiam interpretum copia. Verum est. » — S. Augustin, de Civitate Dei, Ub. XIX, cap. VII.

(3) Slrabo, Geograph,, lib. XI, cap. II, § 16. (4)lbid.,lih. XI,cap. III, $ 6.

lïO LANGUK FRANÇAISE.

Romains pour mettre toutes ces tribus à même de communiquer avec les gouverneurs en langue latine. En effet, en Ck)lchide seulement, ils en entretenaient cent trente (i).

Que prouve un si grand nombre d'interprètes pour traduire le latin à ces peuples? — C'est qu'ils ne le comprenaient pas.

Les interprètes constituaient ainsi chez les Romains une institution publique. Dans la Gaule, cette institution a traversé le moyen âge. En dialecte de Normandie et de l'Ile de France, ces interprètes se nommaient des Latiniers. On les trouve souvent mentionnés dans les trouvères.

Le roman de Garin dit :

Latinier fu, si sot parler Roman , Englois, Gallois, et Breton et Norman (2).

En résumé , les deux textes de Valère Maxime et de saint Augustin , si souvent allégués pour établir en principe que les Romains avaient imposé la langue latine aux nations vaincues, disent précisément le contraire. Toutes les nations soumises aux Romains conservèrent leurs langues propres. Seuls , leurs gouvernements furent astreints à employer le latin dans leurs communications officielles avec les consuls, questeurs, préteurs, préfets de la république et de l'empire, et, afin que ces gouvernements étrangers pussent user d'une langue qu'ils n'avaient pas apprise et qu'ils n'étaient pas obligés d'apprendre, Rome instituait auprès d'eux un nombre d'interprètes approprié aux communications.

Tous les autres textes allégués répondent à la pensée des deux précédents et la confirment.

Lorsque Rome avait soumis un peuple, elle se l'attachait par des faveurs. La plus ambitionnée de toutes était celle de citoyen romain. Elle fut accordée peu à peu aux premières familles de la Gaule et de l'Espagne, pays riches et guerriers dont la jeunesse fournissait la principale force des armées romaines. A cette première faveur vint s'ajouter celle qui était le couronnement de toutes les autres, l'admission au sénat.

(1) Nons empruntons cette assertion à Max Maller, Science du langage, deuxième leçon.

(2) Du Cange, Glossar. med. et inf. Laiinit.^ verbo Latinarius.

CUAPITRE CINQUIÈME. Hl

La juste ambition d'être associé aux droits et au gouvernefrïent des Romains détermina donc , dans tous les pays soumis, un certain nombre de familles à faire apprendre le latin à leurs enfants. On se préparait alors ainsi aux fonctions publiques de l'empire romain, comme on se prépare aujourd'hui, par le baccalauréat, aux fonctions publiques de l'empire français ; mais de même qu'aujourd'hui la connaissance du latin, donnée dans de nombreux collèges à cent mille fils de famille, ne fait pas que le latin soit devenu la langue de la France ; de même cette connaissance donnée, sous le gouvernement romain , à quelques centaines d'écoliers , dans une dizaine de collèges, ne pouvait pas faire que le latin devint la langue de la Gaule, de l'Espagne ou de l'Italie.

Une langue étrangère n'est pas une maladie qui se gagne par le contact; c'est une science difficile, qui ne s'acquiert qu'avec du temps , de la patience et de l'aptitude.

On trouve donc parmi les anciens Gaulois beaucoup de personnes qui cultivaient les lettres ; non-seulement les lettres nationales, comme les bardes, mais aussi les lettres latines. Parmi ces dernières , les unes se destinaient aux écoles de déclamation ou à la plaidoirie ; les autres étaient généralement des enfants de puissantes familles, poursuivant la carrière des emplois et des honneurs publics ; mais à cette époque , encore bien moins qu'à la nôtre, le peuple des villes ou celui des campagnes n'avait ni le loisir, ni la fortune, ni l'ambition nécessaires pour aller dans les écoles apprendre le latin.

Or personne ne le sait sans l'avoir appris , car beaucoup l'ignorent même après l'avoir étudié.

C'est en ce sens qu'il faut entendre les textes, d'ailleurs trèsclaii*s , de Yelléius Paterculus , de Tacite , de Pline le jeune , de Sidoine Apollinaire ; c'est ainsi qu'il faut expliquer les sermons grecs de saint Irénée , prêches à Lyon, et les lettres latines de saint Jérôme, adressées à quelques dames gauloises.

On a conclu d'un passage de Velleius Paterculus que les Romains avaient imposé le latin aux Pannoniens. a Dans toutes les Pannonies, dit-il, on connaît non-seulement les sciences, mais la langue de Rome, et la plupart y cultivent les lettres (1). »

(1) «... ID omnibus Pannoniis, non disciplina tantummodo, sed linguas quoque noiitia romanœ, plerisque etiam Utterarnm usus. »*— Velleius Patcrcul., lib. Il, cap. XCX.

Yelieius Paterculus ne dit pas que tons les Pannoniens usent de la langue de Rome ; il dit que cette langue est connue dans toutes' les Pannonies, ce qui est bien différent. II y avait dans les deux Pannonies beaucoup de personnes instruites dans la langue latine. Voilà tout ce que signifie le passage de l'historien.

Tacite raconte qu'ÂgricoIa avait déterminé les chefs de la noblesse bretonne à faire instruire leurs enfants dans les arts libéraux; — « si bien, dit-il, qu'il arriva à préférer le génie des Bretons au savoir des Gaulois , et que ceux qui naguère dédaignaient le langage de Rome voulurent en posséder l'éloquence (i)».

Ce sont donc les fils des grands seigneurs bretons qui apprenaient le latin , après l'avoir longtemps dédaigné , et non le peuple breton , qui avait assez de sa langue nationale.

Les Bénédictins, qui étaient pourtant de bien savants hommes, ont conclu d'un passage de Pline le jeune que le peuple gaulois parlait latin. Voici ce passage, tiré d'une lettre à Geminus : a Je ne pensais pas qu'il y eût des libraires à Lyon. J'ai été d'autant plus charmé d'apprendre par votre lettre qu'ils vendaient mes livres, et je suis heureux de voir que mes ouvrages rencontrent à l'étranger l'estime qu'ils obtiennent à Rome (â).

De ce qu'il se trouvait à Lyon , ville savante, des libraires qui vendaient les livres de Pline et des lettrés qui les appréciaient, il ne s'ensuit pas que les Lyonnais parlaient latin. On trouverait aujourd'hui à Lyon beaucoup de livres allemands, anglais ou esr pagnols ; et cependant le peuple de Lyon ne parle ou n'entend ni l'espagnol, ni l'anglais, ni l'allemand.

Enfin, le passage de Sidoine Apollinaire confirme le même ordre de faits. Le voici , tiré d'une lettre à Hecdicius, grand personnage d'Auvergne : a Après avoir dû jadis à votre personne de dépouiller les aspérités de la langue celtique, la noblesse vous doit maintenant de savoir user du style oratoire et même de composer selon les formes des Muses ; et ce qui vous donne surtout l'affection universelle , c'est qu'après avoir forcé les nobles Auvergnats à

(l)Jain Tero prindpum filios liberalibus arlibas erndire, et ingénia Britâonorum gtudiis GaUoniin anteferrc, ut qui modo linguam romanam abnuebanl, eloquentiam concapiscereat. >» — Ta^cit, JiU. AgricoL^ cap. XXI.

(2) « Bibliopolas Lugdnni esse non putabam ; ac tanto libentius ex litteris tuis cognoTi venditari iU)ellos meos, quibus peregre manere gratiam , quam in urbe coUegerint, delector. » —Plia. Sec., EpMol., lib. IX, epist. 11.

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