CHAPITRE aNQUIÈMB
devenir Latins, vous les avez ensuite empêchés de devenir Barbares (i). »
Ce dernier trait se rapporte aux Goths , contre lesquels Hecdicius avait défendu l'Auvergne.
Sidoine Apollinaire dit lui-môme ailleurs qu'il écrivait quelquefois en langue usuelle, qu'il distingue du latin : a Après avoir terminé mon livre, qui est peu correct, j'ai composé le reste de mon travail en langue usuelle , quoique Je n'y sois pas très-expert (2). »
On voit donc qu'ici, comme dans les Pannonies, comme en Bretagne, comme à Lyon, ce sont les lettrés, ce sont les nobles, ce sont les personnes riches qui apprennent à parler et à écrire en latin. On ne trouve nulle part la trace d'un texte ou d'^un fait établissant que le peuple parlait ou entendait cette langue.
L'allégation relative à saint Irénée est un exemple des plus curieux des erreurs où conduit l'esprit de système appliqué à l'histoire.
A l'appui de la thèse qui veut que les Gaulois aient oublié leur langue pour apprendre le latin et môme le grec, thèse dont il a été , non le promoteur, mais le plus sérieux apologiste , le savant bénédictin dom Rivet, auteur des IX premiers volumes de V Histoire littéraire de la France, allègue l'exemple de saint Irénée , compagnon et successeur de saint Pothin au siège de Lyon, venu de Grèce , comme lui , et mort comme lui pour la foi, vers l'année 202. Suivant dom Rivet, d'accord sur ce point avec des érudits célèbres, saint Irénée, apôtre grec, aurait proche et écrit en grec, d'où il tire cette conclusion que a l'usage delà langue grecque était commun dans les Gaules, en ces premiers siècles , surtout à Lyon (3) » .
On n'a pas les sermons de saint Irénée, mais on a son traité Contre les Hérésies , en V livres. Cet ouvrage présente cette par-
Ci) «... Tuœ personœ qaondain debitum, quod serroonis celUci sqiiammam depositura nobilitas, nunc oratorio sl^flo, nnac eUam camœnaUbus modis, imbuebatur ; iJIud in fe aflectum priocipaliter universitaUs accendit, quod qoos olim latinoâ fleri exegeras, 'deinceps edse barbaros vetuisti. » — Sidon. Apollinar., Hecdicio suo, ]. III, Epist. 3.
(2) « Post terminatom libellum, qui parum cultior est, reUquas denuo li Itéras usualj, licet accnratus mibi meliornonsit, sermone contexto. » — Apollin.Sidon., Epistol., lib. IV, epiU,, X, FeUci suo.
(3) Uisi. littér. de la France, t. I, p. 334.
iki LANGUE FRANÇAISE.
ticularité , que les V livres nous sont parvenus en lalin , mais que le premier seul nous est encore parvenu en grec , conservé par saint Épiphane. Les érudits ont donc discuté la question de savoir lequel , du texte grec et du texte latin, est l'original , et lequel est la traduction.
Érasme hésite; Huet pense que saint Irénée, après avoir écrit en grec, a fait lui-même la traduction latine. Dom Rivet ne doute pas que saint Irénée n'ait écrit en grec, puisqu'il tire de ce fait un argument en faveur de son système sur la disparition de la langue gauloise pendant la domination romaine; mais 11 croit le texte latin une traduction un peu postérieure et par conséquent étrangère à saint [renée.
Eh bien , si ces savants^ hommes s'étaient donné la peine de lire attentivement et sans prévention la préface dédicatoire , placée par saint Irénée lui-même en tête du premier livre du traité Contre les Hérésies, ils y auraient vu que ce grand apologiste n'avait écrit ni en grec ni en latin , mais en gaulois, et, qui plus est,
EN PATOIS DE LyON.
C'est lui-même qui le déclare.
Voici ses paroles , fidèlement traduites du texte latin et du texte grec; le lecteur pourra les vérifier :
< Vous n'exigerez pas, dit saint Irénée au personnage auquel il dédie son livre, que moi, qui vis parmi les Gaulois, et qui n'ai pu travailler la plupart du temps qu'en employant une langue BARBARE , j'use des artifices du langage, artifices que je n'ai point appris;... mais l'ouvrage que j'ai écrit pour vous, avec simplicité , avec vérité , et en langue vulgaire, mais avec un esprit de bonne volonté , vous l'accueillerez avec des dispositions également bienveillantes (1). »
(1) Voici d'abord le texte lattn de saint Irénée :
n Nec Tero faciès, ut a nobls, qui inter Gallos degimus, atque in barbare LiNGUA ut piurimum operam ponimus, Terborum artificium, quod non didicimus, exposcas.... Verum ea quœ simpUciter et vere, ac ydlgari sermone, beneToIo tamen animo, ad te scripta sunt, tu quoque pari animi beneTolentia accipies. » — Sancti Irenœi, Contra Hacreses, lib. J^prxfat.^ in fine.
Voici maintenant le texte grec, conserré par saint Épiphane, et tel que le donne Tédition estimée de dom Manuel, Paris, 1710, in-fol. :
OOx 2ntCvr^9ei; Si icotp* f,(jL(i&v xovç Iv KeXrotc 8iftTpt6dvt(i>v, %x\ iri pi pâp^pov
ctaXexTOV xb icXci^tov àoxoXouuiévbiv, lôytay t^x^^ ^^^ &itX(I&;, xal àXviOtàc, xal
IStcatixcô^ ta (lerà àyâinf); aoi ypou^érca , (letà dtyàTCY); où npoçSé^^.. .. Sancti Irenœi, Contra fixrescs, lib. I, prœfaf.