‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 77 sur 256 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

On le voit; rien de plus net et de plus catégorique que cette déclaration.

Saint Irénée habite parmi des Gaulois, inter G allas; il travaille, il évangélise la plupart du temps en langue barbare , in Barbara lingua, dit le latin ; en dialecte barbare, ircpl potp^otpov SidtXsxTov, dit legrec, il adresse à son ami un ouvrage écrit simplement et en langue vulgaire, simpliciter ac vulgari sermone. Le texte grec est peut-être enore plus précis; il dit : écrit en idiome local, l$iaiTtx(o< Ypa^cvia.

Ces données si positives sont corroborées par un document contemporain de saint Irénée , qui est le récit du martyre de saint Pothin et de ses compagnons. Les chrétiens persécutés furent trèsnombreux ; conduits devant le président de la province de Lyon , ils adoptèrent généralement pour toute réponse la môme formule : Je suis chrétien , et ne fais aucun mal à personne; mais le document authentique constate que sur le nombre consrdérable des confesseurs il n'y en eut que deux , Sanctus et un médecin, nommé Alexandre, qui répondirent en latin, latino sermone. Cette remarque, appliquée à deux seulement, exclut naturellement les autres, et autorise à croire qu'ils répondirent en langue vulgaire, surtout les femmes et les esclaves (1).

Il tombe d'ailleurs sous le sens que les évéques chargés d'évangéliser les populations ne pouvaient leur parler que leur propre langue nationale et locale. Aussi, saint Jérôme mentionne-t-il, comme on l'a vu , parmi les commentateurs ou apologistes des premiers siècles Fortunatianus , originaire d'Afrique, et qui, devenu évéque d'Âquilée , avait composé un petit commentaire sur les évangiles, en patois local , qui était le gaulois carnique (â).

L'histoire confirme ce que le bon sens suggère à cet égard. Notger, évéque de Liège en 97S, prêchait son clergé, composé de lettrés, en latin ; mais il prêchait son peuple, composé d'illettrés, en langue vulgaire (3).

(1) Euseb. Caesariensis, Histor, Ecclesiastie., lib. V.

(2) Fortonatianus, natione A(er,.Aquileieasis episcopus, imperaute Constanlio, in ETangelia, tilulU ordinatis, brèves riistico sermone scripsit commentarios. .— S. Hieron., t. II, p. 492. — Vérone, 1735, in-fol.

(3) Un poète contemporain de Notger affirme le fait en ces termes ;

Vulgari plebem, clemm sermone latino Erudit...

tiist. lut. de la France, t. VU, p. 211.

146 LANGrE FRANÇAISE.

Il ne reste plus à examiner, au point de vue de la thèse actuelle, que les lettres latines adressées par saint Jérôme à Hébidie et à Algasie , deux dames chrétiennes des Gaules.

Jusqu'à quel pcnni quelques lettres en langue latine, adressées à deux dames des Gaules, prouvent-elles que tous les Gaulois parlaient latin? — C'est une question qu'il est presque puéril de poser, mais que nous voulons néanmoins examiner et vider, à Taide du bon sens et de l'histoire.

Quelle langue pouvait employer saint Jérôme, pour répondre, de Jérusalem, à deux personnes qui lui écrivaient delà Gaule, afin de le consulter sur des questions théologiques? Il n'en savait bien que deux, le latin et l'hébreu, sans compter le pannonien, qui était sa langue maternelle. Ayant étudié à Trêves , qui était au quatrième siècle la métropole politique et littéraire des Gaules, il y avait appris un peu le dialecte des Trévirs , qu'il reconnut plus tard , en Asie Mineure , parmi les tribus qui huit siècles auparavant y étaient >^nues de la Gaule.

Il ne pouvait employer ni le dialecte de Trêves , ni celui de Stridon, en Pannonie , dans une lettre à deux dames gauloises , parlant elles-mêmes des dialectes gaulois différents, Hébidie celui de Brfyeux, Algasie celui de Cahors. lUne pouvait non plus employer l'hébreu , qui a toujours été un arcane ouvert à peu d'initiés. Il ne pouvait donc employer que le latin.

Et il y avait des raisons naturelles pour qu'il le fit.

Le latin était alors encore, et il resta jusqu'au dixième siècle, la langue littéraire de l'Occident. Du temps de saint Jérôme il était la langue officielle de l'empire , celle qu'apprenaient les personnes d'une condition élevée, et que les magistrats devaient savoir écrire. Toute personne aspirant à être ce que nous appelons bien élevée devait comprendre le latin.

Or, qu'étaient Hébidie et Algasie ?

Hébidie appartenait à une ancienne famille de Druides, c'està-dire à une famille lettrée. Elle avait pour ancêtres, dit saint Jérôme, Delphile, orateur, et Patère, rhéteur aux écoles de Bordeaux y sur lesquels Ausone donne des détails (J). Ces familles druidiques, dépouillées de leur situation par la chute du paganisme, se jetaient dans l'enseignement. Tel était ce Phébi-

(1) Auson., Commemoratio professorum Burdigalensium. — Aflîws Paiera, lY. — Allius Tiro Delpbidius, V.

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