CHAPITRE CINQUIÈMK
cius, grammairien aux écoles de Bordeaux et sacristain d'un temple du dieu Béien ; fonctions qui , môme cumulées , ne le rendaient pas fort riche (i).
Algasie, qui habitait Gahors ou ses environs, était aussi une femme savante. Son savoir est prouvé par les questions aussi difficiles que nombreuses qu'elle soumit à saint Jérôme, et qui nécessitèrent, comme pour Hébidie , une volumineuse réponse , laquelle est un véritable traité. Ce qui montre d'ailleurs le niveau auquel s'élevait le savoir de ces deux dames, soit en théologie, en histoire sainte et en langue latine , c'est que saint Jérôme les renvoie l'une et l'autre à son commentaire sur saint Matthieu.
Elles s'étaient donc montrées à lui comme capables de le lire avec fruit.
Nous ne pousserons pafs f>lus loin la démonstration de ce fait , que les études latines d'un certain nombre de personnes occupant un rang élevé dans la société gauloise n'entraînent pas cette conséquence, que le peuple gaulois tout entier comprît et parlât le latin. On parle latin et grecà la Sorbonne , autant qu'en autun lieu du monde, et cependant le portier même de la maison n'a jainais su un not de ces deux langues.
La supposition que les Gaulois, soumis par les Romains, avaient dk oublier leur langue et apprendre le latin est donc encore une Â)is. une hypothèse purement gratuite. On vient de voir qu'elle n'a pas en sa faveur un texte , une autorité quelconques.
Nous allons montrer qu'elle a contre elle des faits incontestables et des objections insolubles.
S'il y a une thèse dont on puisse dire qu'elle est matériellement établie , c'est celle qui fait l'objet de notre deuxième chapitre, où nous montrons que la langue gauloise n'a jamais cessé d'être parlée sous la domination romaine , et que le gouvernement lui-même l'éleva, sous Alexandre Sévère, à la fin du deuxième siècle, au rang de langue légale de l'empire, pouvant servir à la rédaction de certains contrats , à la place du latin.
La loi de Septime Sévère prouve donc que la langue gauloise était usuelle au commencement du tiroisième siècle ; et l'insertion de cette loi dans le Digeste et dans les Institutes prouve qu'elle l'était encore à la fin du règne de Justinien , au milieu du sixième , cet empereur étant mort en 565. '
(1) Anaon., Commémorât, pro^'essùr. Burdigalens.fX.
A cette époque , Giotaire I*% fils de Glovis, était roi de France ; les Lombards étaient maîtres de l'Italie; les Gotbs tenaient la plus grande partie de l'Espagne, c'est-à-dire l'empire romain d'Occident était complètement détruit depuis environ un siècle, puisque son dernier souverain , Augustule , avait été détrôné par Odoacre, en l'année 475.
Ainsi , la langue gauloise était maintenue au rang de langue légale longtemps après la chute de l'empire romain d'Occident, ce qui prouve péremptoirement que les Romains ne l'avaient pas détruite , et que la nation gauloise ne l'avait pas oubliée pour apprendre le latin.
Voudrait-on prétendre que lorsque l'empire romain fut tombé les Gaulois redoublèrent de zèle pour sa langue officielle , et que ce fut alors qu'ils sacrifièrent au latin ietir langage national?
Le bon sens repousse une semblable hypothèse, et les faits la renversent.
Si les Gaulois avaient conservé leur langue sous la domination romaine , et cela est incontestable , quelles raisons auraient-ils eues de l'oublier pour la langue latine, lorsque toutes les écoles officielles se fermaient, lorsque le gouvernement dont le latin avait été la langue officielle était tombé , et lorsque les nouveaux maîtres de l'empire étendaient sur l'Europe un langage et des usages nouveaux ?
. D'ailleurs, le mépris que le nom romain inspirait aux Barbares conquérants était universel et immense.
a Nous, disaient-ils par la bouche de Tévôque Luitprand, nous. Lombards, Saxons, Francs, Lorrains^ Bavarois, Suèves, Bourguignons , nous avons un tel dédain pour les Romains , que dans un transport de colère contre nos ennemis nous leur disons pour toute injure : Romain/
a Dans ce seul mot sont réunis l'excès de la lâcheté , de la bassesse, de l'avarice, de la luxure, du mensonge, enfin l'excès de tous les vices (i)0.
Voilà pour le bon sens; — voici pour les faits.
Nous avons cité le passage d'Albéric, moine des Trois-Fontaines, dans lequel il raconte , sous la rubrique de l'année 987, l'envoi vers Robert le Pieux, fils de Hugues Gapef, d'un personnage choisi à cause de son habileté dans la langue gauloise.
(1) Luitprand, Legalio ad imper at, Nicephor, Phoc.