CHAPITRE CINQUIEME. H
Nous avons cité encore le discours qu'Aymon , évoque de Verdun , . prononça en langue gauloise au concile de Mouzon , en l'année 995 .
Tous ces faits établissent donc qu'après la chute de la domination romaine , comme pendant sa durée , les Gaulois conservèrent et employèrent leur langue, dissimulés, aux yeux d'une critique prévenue, sous le nom de langue romane , qu'elle prit immédiatement après l'établissement régulier des conquérants germains dans la Gaule.
En résumé, l'histoire repousse d'une manière absolue l'hypothèse qui fait naître le français et les idiomes de la Gaule d'une corruption du latin, puisque les Gaulois n'ont pas un seul instant cessé de parler leur langue, pendant et après la domination romaine.
Toutes ces considérations, vraies en ce qui touche le latin, sont, à plus forte raison, vraies en ce qui touche le grec.
S'il résulte des faits les plus avérés que la langue gauloise a eu une existence antique, propre, nationale, non interrompue, avant, pendant et après la domination romaine, il demeure évident que les mots qui lui sont communs avec le latin, ne peuvent être dus qu'à une communauté d'origine avec les dialectes primitifs des habitants du Latium, et non à une transmission matérielle et directe de ces mots, que les armées romaines auraient imposée aux Gaulois après la conquête. ,
Mais il est bien plus évident encore que la cause de la présence des vçiots grecs, en t/ès-grand nombre, dans tous les dialectes ou patois de la Gaule, sans exception, doit être également cherchée dans un communauté d'origine des nations gauloises avec ces Grecs errants, guerriers, parlant un grec barbare, c'est-à-dire non décliné et non conjugué à la manière hellénique, et qui, sous le nom de Pélasges , ont joué un rôle à la fois certain et encore inexpliqué, dans l'histoire primitive de l'occident.
Chercher la source des mots grecs qui se trouvent dans les patois de la Suisse, de la Lorraine, de la Picardie, de l'Ile-de-France, de la Bretagne, de la Gascogne, dans les prétendues relations commerciales avec les Phocéens de Marseille, d'Agde ou d'Ampuries, à une époque où ces mêmes Phocéens, enveloppés dans leurs murs par des Barbares, n'auraient pas pu faire une lieue au dehors sans être pillés, massacrés ou réduits en esclavage, est une puérilité dont la critique de notre temps ne peut plus s'accommoder.
Toutefois, si la théorie qui fait naitre les dialectes pariés en France d'une importation et d'une corruption du latin est combattue par les témoignages de Thistoire, elle ne Test pas moins par les principes de la philologie.
Une langue qui en se corrompant en produirait une autre ne saurait produire évidemment qu'une langue de même nature, de même génie, c'est-à-dire ayant la même grammaire.
Le latin que les cours de justice s'obstinèrent à employer dans la rédaction de leurs sentences', jusqu'au milieu du seizième siècle, était assurément bien corrompu; mais, enfin, c'était encore du latin par ce qui constitue l'essence d'une langue, à savoir par les règles grammaticales.
Les phrases suivantes, extraites de la révision du procès de Jeanne d'Arc :
— a Mortuus est faciendo fieri barbam suam », — il mourut en faisant faire sa barbe ;
— « Bene est servare (esta Nostrœ Dominœ ab uno buto usque ad alium 0, — il est bon d'observer les fêtes de Notre-Dame d'un bout à r autre;
— a Volebant facere unam escarmoucham », — ils voulaient faire une escarmouche ;
Assurément, ces phrases sont écrites en un latin barbare, barbare par l'emploi de mots étrangers à la langue latine, tels que escarmoucha et butum;» barbare par l'emploi de tournures d'un goût absurde, telles que faciendo fieri^ barbam; mais enfin, si barbare qu'il soit, ce latin est encore du latin. Les substantifs s'y déclinent suivant la règle des cas ; les verbes s'y.conjuguent selon les lois des paradigmes, et les régimes des verbes s'y conforment aux principes de la syntaxe.
Tant qu'une langue ne change que, son vocabulaire, en gardant sa grammaire, elle reste la même. On en trouve la preuve dans l'adoption d'une grande partie du vocabulaire' grec par le latin littéraire, à partir deTérence.
C'est donc la grammaire qui constitue l'essence, la nature d'une langue. Max MûUer consacre hautement ce principe, avec l'Espagnol Hervas (i); et il ajoute, à propos de la grammaire : a Qu'estce que la grammaire, si ce n'est la déclinaison et la conjugaison (2)?»
(I) MaxMûUer, .Science du /an^a^r, quatrième leçon, jp. 15K (2} Ibid., sixième leçon, p. 234.
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Eh bien , ces principes de philologie simples, évidents, éternels, proclamés par tous les maîtres de la science, excluent d'une manière absolue l'hypothèse d'après laquelle le français, l'italien, l'espagnol seraient nés du latin, car la grammaire de ces trois langues, qui' est identiquement la même, est radicalement contraire à la nature de la grammaire latine.
Eneffety et quoique nous l'ayons déjà dit, il faut le dire encore :
Dans la grammaire commune au français, à l'italien et à l'espagnol,
Le substantif se décline à l'aide de prépositions;
Le verbe actif se conjugue principalement avec des auxiliaires ;
La forme du verbe passif n'existe pas.
La syntaxe exige que dans la construction de la phrase l'ordre grammatical des mots se confonde avec leur ordre logique.
Au contraire, dans la grammaire de la langue latine,
Le substantif se décline à l'aide de cas ;
Le verbe actif se conjugue à l'aide des flexions;
Le verbe passif a une. forme spéciale, conjuguée en partie comme l'actif.
Le verbe déponent a la forme passive et la ^gnification active.
La syntaxe permet dans la construction de la phrase tel ordre de mots qu'il plaît au goût de l'auteur d'adopter.
Il y a donc entre ces deux grammaires un abîme qui les sépare et qui classe le français, l'italien et l'espagnol dans une famille de langues absolument distincte de la famille à laquelle appartient, avec le grec et le sanscrit, la langue latine.
Des êtres de natures contraires ne peuvent pas s'engendrer mutuellement; et il est aussi monstrueux en philologie de vouloir que le latin ait produit le français et les langues similaires, qu'il le serait en physiologie de vouloir qu'un quadrupède produisit un oiseau.
C'est parce qu'on s'est toujours arrêté à la surface de celte hypothèse, sans pénétrer jusqu'au principe même qu'elle formule, qu'on n'en a pas aperçu l'absurdité; car si l'on avait constaté la nature absolument contraire du latin et du français, on c'aurait pas pu s'arrêter, même un seul insfant, à l'idée que l'une de ces deux langues puisse procéder de l'autre.
11 n'est pas jusqu'à l'article, partie du discours inconnue au latin et commune aux langues et aux dialectes de la France, de l'Italie et de l'Espagne, qui n'eût dû détourner les esprits sérieux de
la pensée de faire naître ces langues de la corruption du latin.
On ne peut pas porter, d'après les documents authentiques déjà . publiés à ce sujet, les dialectes ou patois qui sont parlés actuellement en France à moins de cent vingt ; ceux qui sont parlés en Espagne à moins de cent ; et quant à ceux qui sont parlés en Italie, ils atteignent aU moins le nombre de deux cent cinquante.
Eh bien, sur ces cinq cents dialectes parlés dans ces trois grands pays, il n'en est pas un seul, un seul, qui n'ait l'article.
Si c'était le latin qui en se corrompant eût formé ces dialectes, comment aurait-il pu leur donner l'article, qu'il n'a pas ?
Il est bien vrai que quelques philologues, traitant la grammaire comme une matière de fantaisie, ont prétendu que l'article français le, la, venait du latin ille, illa.
Mais d'abord, dans la langue latine, ille et illa ne sont pas des articles, mais des pronoms, ce qui n'est nullement la même chose.
Ensuite, il ne suffirait pas d'expliquer l'article le, laàn dialecte français ; il faudrait expliquer encore l'article dans tous les autres dialectes de la Gaule. Ainsi, dans le dialecte bas-breton, l'article le, la, se dit, au masculin comme au féminin,
Ar devant les consonnes autres que d, n, t. — Ar breur, le frère.
Ann, devant les consonnes d, n, t. — Ann tâdy le père.
Al, devant la consonne /. — al loar, la lune.
Est -il possible d'expliquer i4r, Ann, Al par ille et illa? Personne n'oserait le dire.
Mais ce n'est pas tout encore.
Avoir expliqué l'article le, la au nominatif ne serait rien si on ne l'expliquait pas aussi au génitif ei au datif
Dira-t-on que Du au singulier et des au pluriel viennent de 2*/lius ou de illorum ?
Dira-t-on que Au au singulier et Aux au pluriel viennent de i/li ou de mis?
Ce serait ridicule; sans compter qu'en répondant ainsi on aurait encore laissé sans réponse les deux questions suivantes :
D'où vient le génitif masculin de l'article auvergnat, Der, du?
D'où vient le datif mascufin de l'article auvergnat, Ar, au?
D'où vient le datif de l'article breton D'ann, D'ar, D'al ?
On le voit donc, même en torturant les mots, même en admettant, contre le bon sens et la philologie, qu'un mot qui est pronom dans une langue peut devenir article dans une autre, la présence