CHAPITRE SIXIÈME
SOUS la réserve de ce qui précède, tout était national dans la Gaule avant l'arrivée des Allemands, établis par le gouvernement romain sur la rive gauche du Rhin , pour garder les passages du fleuve.
Si cette insistance est devenue nécessaire, la cause en est dans les systèmes de quelques historiens modernes, du nombre desquels est M. Amédée Thierry, qui aprétendu que les Bas-Ere tons étaient, non pas des Gaulois, mais des Cimbres, ou, conime il dit, des Kymris.
Restée une énigme pour les philologues superficiels, la langue bretonne est devenue aussi claire que toute autre , depuis que des écrivains initiés dès^ leur enfance à ses faciles mystères ont expliqué sa nature , ses règles , ses affinités congéniales avec tous les autres dialectes gaulois de l'Irlande , de TÉcosse et de la France. Étudiés avec une critique non moins attentive et non moins éclairée, les Bretons sont également sortis de cette pénombre où les reléguait une histoire fantasque et idéale , qui les affublait d'une nationalité vague , pour se dispenser des preuves qu'impose l'attribution d'une nationalité précise.
Aujourd'hui tous ces fantômes sont évanouis; et aux yeux de l'histoire les Bretons sont de purs Celtes ou de purs Gaulois, comme les Limousins ouïes Provençaux, de même qu'aux yeux de la philologie la langue bretonne est un pur dialecte de la Gaule, comme l'auvergnat ou le gascon.
Ilyaplus; l'abime imaginaire qui séparait la langue bretonne des langues galloise , cambrienne et gaélique, est comblé ; et il est prouvé définitivement que les idiomes parlés en Armorique, dans le comté de Cornouailles, dans le pays de Galles, en Irlande et dans les Hautes-Terres d'Ecosse, appartiennent à la famille des dialectes celtiques, dont l'innombrable variété couvre la France, l'Espagne et l'Italie.
Mais revenons aux Bretons, qui prirent ce nom au VHP siècle, et qui s'étaient appelés jusqu'alors Armoricains.
Les géographes grecs et romains, qui défiguraient toujours plus ou moins les noms étrangers, en les soumettant au système de déclinaison de leurs langues, donnaient aux trois grandes tribus des anciens Armoricains le nom de Vénètes, d'Osismiens et de Curiosolites. Les premiers correspondaient au diocèse de Vannes, les seèonds aux diocèses de Quimper et de Léon. La découverte des ruines de Gorseul a fait connaître l'emplacement de l'ancienne capitale des Curiosolites.
On lit dans les Artna/e^ d'Eginhard , sous la rubrique de Tannée 778 , que la Bretagne d'outre-mer ayant 'été envahie par les Angles elles Saxons, un grand nombre d'insulaires passèrent la mer, et vinrent s'établir à l'extrémité occidentale de la Gaule. Cette contrée était alors appelée par cela même , en dialecte armoricain , CornrWall, corne ou pointe de la Gaule; nom latinisé sous la forme ComU'Galliœ^ et francisé sous la forme Cornouaille, A partir de cette époque dit, sous la rubrique de l'année 917 , l'auteur anonyme de la chronique éditée par Pithou , le pays de Corn- Wall prit le nom de Bretagne.
• Ces émigrants, venus de laGrande-Bretagne et établis désormais dans la petite , étaient d'ailleurs de la même race et parlaient la même langue que les vieux Armoricains, lesquels étaient, comme on sait, de purs Gaulois. Cette identité de race et de langue est d'ailleurs unanimement afflrmée par tous les chroniqueurs contemporains de l'émigration (1).
Toutefois , pendant que la famille armoricaine se fortiflait à l'ouest par l'arrivée des émigrés de la Grande-Bretagne , elle s'affaiblissait à l'est par les conquêtes et les invasions successives des rois Francs. Les Bretons donnèrent à ces conquérants, établis sur leurs terres, le nom de Gallos. Au dixième siècle, la colonisation opérée par lés rois des deux premières races avait déjà envahi les évêchés de Dol et de Saint-Malo et la partie de ceux de Saint- Brieuc et de Vannes avoisinant la Rance et la Villaine.
Le territoire des anciens diocèses de l'Armorique se divisa dès lors ainsi, au point de vue des dialectes :
Dans Cornouaille , Saint-Pol de Léon et Tréguier, on ne parla que les dialectes Bretons ; dans Hennés , Dol et Saint-Malo , on ne parla que les dialectes du centre de la France; dans Nantes, Saint-Brieuc el Vannes on parla les uns et les autres.
Une ligne tirée de Chatelaudren, au nord , à l'embouchure de la Villaine, au sud , séparerait donc assez exactement lesBre- ' tonS'Gallos des BretonS'Bretonnants.
Ainsi, les habitants de l'Armorique, qui étaient originairement de purs Gaulois, n'ont pas vu s'altérer leur nationalité par l'arrivée des Bretons , auxquels ils durent leur nom moderne , puisque, de
(1) Los auloritjs relatives à ce fait sont cons'gnées avec abondance par M. de la Villemarqué, dans V Essai sur Vhisloire de la langue brefcnnf, placé eu télé du diclionna're breton de Le Gouidec, 1. 1, p. 19.
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l'aveu de lous les contemporains, c^s Bretons étaient Gaulois euxmêmes. C'est ce qui sera prouvé plus amplement encore un peu plus loin, lorsque, dans l'histoire comparative des dialectes populaires ou des patois de la Gaule, nous montrerons que les dialectes bretons , identiques par leur nature, appartiennent tous à la famille générale des idiomes celtiques.
Arrivons maintenant aux irruptions que quelques éléments d'une nature absolument différente des Gaulois ont successivement opérées sur le territoire de la Gaule. Ces irruptions sont au nombre de trois :
L'irruption des Allemands au nord et à Test ;
L'irruption des Basques au sud;
L'in'uption des Danois à l'ouest.
Huit ou dix peuples d'origine germaine 'occupaient dès l'arrivée de César dans la Gaule une lisière du territoire de la Belgique, le long du Rhin. Les. principaux étaient , en descendant le fleuve, les Triboces, sur le territoire actuel de Strasbourg ; les Trévirs, dans l'ancien diocèse de Trêves; et les Éburons, groupés autour de Tongreset de Spa.
Les Nerviens, groupés autour de Cambray et de Bavay, quoique considérés par quelques-uns comme d'origine étrangère, parce qu'ils descendaient des Cimbres , n'en étaient pas moins des Gaulois. D'abord , les auteurs anciens , Cicéron , Appien , Lucain et bien d'autres ont considéré les Cimbres comme étant des Gaulois. Appien dit : a les Celtes, qu'on appelle Cimbres (i). » Ensuite, dans le jpays des Nerviens, ou dans le Hainaut, on a toujours parlé et l'on parle encore la langue romane , c'est-à-dire la langue gauloise.
Les populations d'origine allemande se trouvèrent donc concentrées dès le temps de César dans le territoire actuel de Strasbourg, où étaient les Triboces, et le long du Rhin, en descendant ; savoir :
Chez les Trévires , ainsi que parmi les tribus établies sur leur territoire où étaient les Caracates, les Vangiens, les Némètes, entre la Moselle et le Rhin , de Trêves à Worms et à Spire.
Chez les Éburons , ainsi que parmi les tribus appelées sur leur territoire, où étaient les Condrusi, les Cœresi , les Aduatuci, les
(I) Movo9t6|uo y^P avToù; xal KcXtoî; K((i.6poi; >.syo(x^voic lut AcX^où; ffuatpa TeOaat... — Appian., De Dell, illyriCf
Pœmant, groupés, sur la rive droite delà Meuse, autour de Tongres, de Spa , d'Aix-la-Chapelle et de Dûren.
A partir du règne d'Auguste ces populations allemandes furent considérablement augmentées. En vue de contenir les populations germaines, Auguste créa, le long du Rhin, un grand système de camps retranchés, depuis Vindonùsay ou Windisch, au confluent de la Reus et de TAar, jusqu'à Vetera , ou Santon , en face et un peu au-dessous de l'embouchure de la Lippe, n y établit les quatre légions dites de la Germanie supérieure, entre la Suisse et l'embouchure de la Moselle, et les quatre légions dites de la Germanie inférieure , entre l'embouchure de la Moselle et le Wahal; enfin, pour fortifier leur action, il fit transporter sur la rive gauche du Rhin , après la guerre heureuse de Drusus , au nombre de quatre cent mille, des Ubiemei des Sicambres, devenus ainsi alliés du peuple romain.
Les Ubiens furent placés sur le territoire de Cologne , et les Sicambres un peu plus bas^ entre la Meuse et le Rhin, sur une partie de l'ancien territoire des Éburons. C'est Tibère qui établit les Sicambres, et Agrippa les Ubiens (1).
En résumé , si l'on compare, d'un côté, la partie de la Gaule Belgique occupée du temps de César par des peuples étrangers , au territoire placé en. deçà du Rhin , où l'on parle aujourd'hui la langue allemande , on arrive à constater que depuis près de deux mille ans il n'y a rien eu de changé. La lisière occupée par les éléments germains ne s'est pas sensiblement élargie.
Toutefois, il n'y avait rien de commun entre cett établissement ancien et légal des Germains , placés ou tolérés par les empereurs dans la Gaule, sur la rive gauche du Rhin, pour en défendre l'accès (2), et l'invasion générale et violente qui rompil les barrières au commencement du sixième siècle.
L'invasion germaine s'opéra sur trois points, et par trois grandes nations. Au nord, parles Francs, qui s'établirent dans la Gaule Belgique, sur le territoire de Tongres; à l'est , par les Bourguignons, qui se jetèrent dans la vallée du Rhône; au midi, par les Wisigoths , venus en Ralie des Pannonies , par le débouché des Alpes Camiques, et qui, passés d'Italie dans la Gaule, s'éta-
(1) Voir Suétone, ^tf^/us/.; et Tacite, HisL, lib. IV, cap. XXIX.
(2) Transgressi olim, et experimento fidei super ipsam Rheni ri para coUocali, ut arcerent, non ut custodirenlur. — Tacit., Germàrùat cap. XXVIII.