CHAPITRE SIXIÈME
« Garde les frontières de la patrie;... que le Cantabre te redoute; que le Gascon errant craigne tes armes, et ne se confie plus à l'appui qu'il trouve dans les rochers des Pyrénées (1). d
En efTet , on lit dans Frédégaire qu'en l'année 60â Théodebert , roi des Francs, et Théodoric, roi des Goths, les vainquirent, les soumirent à un tribut , et leur imposèrent un duc nommé Génialis (2); mais leur soumission ne dura que vingt-cinq ans.
Leur invasion régulière et leur établissement dans l*Aquitaine eurent lieu en 627. Profitant des troubles qui suivirent l'établissement des Mérovingiens dans ce pays, et attirés, dit Frédégaire, par Sidoc, évéque d'Eauze, ils occupèrent toute l'ancienne Aquitaine jusqu'à la Garonne (3).
Après dix années de domination, ils furent rejetés sur les Pyrénées. Dagobert, la quatorzième année de son règne, envoya contre les Gascons une armée levée en Bourgogne, sous la conduite de Chadoinde, référendaire^ Dix ducs et plusieurs comtes commandaient les divers corps de cette armée. Les Basques furent encore une fois soumis ; leurs seigneurs, ayant à leur tête leur duc Éginan, vinrent à Clichy, implorer la clémence de Dagobert, et lui jurer fidélité (4).
Cependant; la turbulence du caractère national l'emporta. On trouve encore les Basques insurgés en 745 et en 763; mais en l'année 766, le roi Pépin, à la tête d'une puissante armée, vint à Agen, passa la Garonne et déploya dans l'ancienne Aquitaine une énergie qui rangea définitivement les chefs sous la monarchie franque (5).
De toute l'ancienne Aquitaine , qu'ils avaient troublée pendant soixante-deux ans, et à peu près possédée pendant quarante, les Basques ne conservèrent que ce qu'ils ont encore^ la Soûle et une partie du Labourd.
Le pays tout entier jusqu'à la Garonne conserva néanmoins le nom des envahisseurs. L'ancien nom des Basques s'était déjà changé en <^lui de Gascons, sous le roi Pépin, ainsi que le constate Frédégaire (6); et un document de l'année 864 fait connaître qu'à
(1) Venant. Fortunat., Carmin,^ lib. X, CamUn, ult.
(2) Fredegar., Chronic.l ann. 602, édit. de M. Gaizot, pf 173.
(3) Ibid., ann. 627, édit. de If. Guliot.
(4) Ibid., ann, 637, édit. de M. Guizot, p. 220.
(5) Ibid., ann. 766, p. 261.
(6) Waïfer rassembla alors une grande armée , formée surtout des Gascons qui
cette époque l'Aquitaine avait déjà pris le nom de Gascogne [i).
Telle est l'histoire des Basques, histoire claire, s'il en fut, depuis deux mille ans.
Eh bien , M. de Humboldt , réchauffant une vieille hypothèse de Scaliger et de Ménage, a fondé,* sur des radicaux prétendus basques, un système d'après lequel les Basques auraient habité non-seulement l'Aquitainer, mais le Languedoc, la Provence, l'Italie et môme la Thrace. — Pourquoi pas le monde entier?
Quelle est donc la base sur laquelle le savant allemand a écha- (audé ses idées? — La voici.
M. de Humboldt dégage péniblement, arbitrairement' dans bien des cas , les racines d'un certain nombre de mots basques ; et toute contrée où les noms des villes, des rivières, des montagnes, des localités lui paraissent contenir une de ces racines appartenant à la langue Escuara ou basque devient pour lui un pays jadis occupé par les Basques.
Voilà le rêve duquel un esprit sérieux et éminent a fait sortir un système ethnologique. Dans la moitié des cas, les prétendus radicaux sont des êtres de fantaisie ; dans l'autre moitié, ces soidisant mots basques appartiennent à tous les patois de la France, certains au français lui-même.
Prenons quelques exemples.
D'après M. de Humboldt, toute contrée où des noms de lieux ou de rivières contiennent soit les radicaux Ur, Gur, Egui, Berri; soit les mots Cabia , Cerra , Croca, a été primitivement habitée par des Basques.
"Or, tous ces radicaux, tous ces mots, et il n'est pas surprenant qu'un Allemand l'ait ignoré, appartiennent encore à la plupart des dialectes parlés en France.
Croca, poussinière, est un mot celtique. On dit Clueca en espagnol, et Clouko en gascon et en valaque.
Cerra, hauteur, est aussi celtique. On dit Cerro en espagnol, se)T0 en gascon , en languedocien et en catalan.
Cabia, cage, se prononce Gabia, Gabio, et a la même signification dans tout le midi de la France.
habitent aa-delà de la Garonne, et qui |K>rtaient aalrefois le nom de Batques... — /Wtf ., p. 260.
(1) Grassata est ingens perseciitio in Ecclesia Cliristi, in regionibas Aquitaniœ, MU Gaaconi», ann. 834. — Recueil des Hislor. des Gauies, t. Ylli p. 344.